Envrak n° 13

L'apogée de Will Eisner


Après des premières années assez conventionnelles, le génie va prendre son envol.
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Reprenons les choses où nous les avions laissées. Will Eisner, jeune auteur de comics, avait près de 30 ans au lendemain de ses années de mobilisation. Il était déjà célèbre pour la création de The Spirit en 1940 avant de le mettre de côté pour s'exercer à la bande de propagande durant les années de guerre. Les cinquante années qui lui restaient à vivre ont fait du dessinateur un maître.

Spirit toujours
En 1945, Will Eisner retrouva ses crayons et les aventures du Spirit. Le comic avait été confié à de nombreux collaborateurs durant ses années d'absence, mais les ventes autant que la créativité n'avaient pas été au rendez-vous. Entre 1951 et 1966, il quitta The Spirit pour se consacrer presque exclusivement aux bandes didactiques commandées à sa société, l'American Visuals.



Dans les années 1960, l'attrait de la bande dessinée se fit trop important. Eisner céda à la demande du New York Herald Tribune et reprit les aventures du Spirit. Le succès ne se fit pas attendre pour une série cette fois plus ancrée dans le monde réel, avec une forte inspiration de l'actualité. Mais les années passant, Will Eisner se sentit enfermé dans ses récits d'aventures. En 1978, il mit définitivement un terme à The Spirit.

Les romans graphiques
Ce n'est que tard dans sa carrière et dans sa vie que Will Eisner développa cette forme particulière de bande dessinée. Toutes ses expériences antérieures lui avaient permis de nourrir son trait et ses conceptions narratives. En 1978, il abandonna donc The Spirit et consacra son travail à la ville de New York, aux quartiers de son enfances, à la vie des juifs dans les années 1930, du Bronx, de Brooklyn, bref un retour aux sources. Cette même année, il publia A contract with god, and other tenement stories.



Dans l'idée de roman graphique, le texte et l'image sont au même niveau. On se détache de l'illustration qui accorde à l'image le rôle d'appuyer un texte qui pourrait tout à fait se suffire à lui même, ou de la bande dessinée – bien que très proche – mais dont l'intitulé même nous parle d'avantage d'images que de récits. Le roman graphique est-il la solution de conciliation entre partisans de la littérature et partisans du dessin ? Le roman graphique pourrait mettre tout le monde d'accord, s'il n'avait cette tendance à la neutralité d'être totalement entre les deux camps. Et c'est tout l'art de Will Eisner. Il a su développer une conception de la bande dessinée constituée d'un dosage tel qu'elle se place parfaitement entre deux arts. La difficulté est alors d'en maîtriser les deux aspects.

Pour parler de la fin de carrière de Will Eisner, de ces années où sa production s'intensifia et se consacra aux romans graphiques, le plus simple est de prendre des exemples concrets. Le premier est Jacob le cafard, publié en 1983 sous le titre A life force et lié avec A contract with god.



Jacob le cafard est un roman graphique divisé en une dizaine de chapitres. L'histoire est celle de Jacob Shtarkah, un vieux menuisier que la crise de 1929 a privé d'une grande partie de ses commandes. Dépité par la situation, il va passer la plupart du temps à se demander ce qui distingue l'homme du cafard. En cette année 1934, on doit surtout penser à survivre, ni plus ni moins que les insectes rampants. La crise a ruiné la plupart des classes sociales. Les habitants de l'avenue Dropsie – où vit Jacob – ne sont pas en reste. Chaque chapitre montre un aspect de la vie de ses habitants, individuellement dans un premier temps puis se croisant et se côtoyant ensuite. Tous essayent de survivre à leur situation, se levant le matin en espérant allonger leur vie de quelques jours de plus, tout en se demandant où ils vont et où finira le monde en proie à la montée du nazisme.



Jacob le cafard fait partie d'une trilogie, avec Le Contrat et Dropsie Avenue. Ces trois albums sont une parfaite illustration de l'art de Will Eisner au cours de son retour à la bande dessinée et, disons plus largement, aux vingt dernières années de sa vie.
Tout d'abord l'album se découpe en chapitres, ce qui se retrouve parfois dans l'art du comic, mais pas dans la même conception que celle d'Eisner. Le découpage du maître lui permet de présenter des personnages différents, des situations particulières qui illustrent son propos. L'album développe une histoire autour de Jacob et c'est justement cette notion de périphérie, de personnages satellites, qu'utilise Eisner et qui associe ses albums à des notions littéraires.
Grâce à un narrateur omniscient, l'histoire est abordée selon plusieurs points de vue, présentant des personnages ayant une influence les uns sur les autres mais ne se côtoyant pas tous pourtant. On suit par exemple le récit d'un jeune homme ayant quelque peu perdu la raison et vivant comme un clochard. Lors d'une sortie, il tombe sur un tueur attendant sa proie au coin de la rue. Notre clochard, Aaron, observe avec insistance le malfrat qui finit par s'énerver et entrer en lutte avec lui. Au cours de l'altercation, le tueur sort son arme, se débat avec un homme aux gestes incontrôlés et finit par se loger une balle dans la tête. Aaron s'enfuit pour se terrer chez lui, traumatisé, pendant qu'Elton Shatsbury, la proie du tueur, et l'un des personnages principaux de l'histoire, rentre tranquillement chez lui.

Mon dernier jour au Vietnam est le second roman graphique sur lequel nous nous basons. Publié en 2000 aux Etats-Unis (2001 en France chez Delcourt), cet ouvrage se compose une nouvelle fois comme un recueil de nouvelles, racontant toutes une histoire dont Eisner a été témoin. L'album commence avec une introduction où l'artiste rappelle les conditions de création : ayant collaboré avec l'armée, en tant qu'appelé puis civil, Will Eisner est envoyé au Vietnam en 1967 afin de rendre visite aux équipes de maintenance. Là-bas, les soldats le voient comme un journaliste. La première histoire se compose comme une sorte de reportage, où le regard du témoin est celui de sa caméra. Autrement dit, le point de vue du spectateur est le même que celui de l'auteur. Le major accompagnant le visiteur parle donc en nous regardant, intégrant ainsi le lecteur à la situation. Comme souvent chez Eisner, il n'y a plus de cases, de construction géométrique d'une planche, ne mettant alors vraiment aucune distance entre la jungle asiatique et le lecteur/témoin.
Cette construction de récit, à la fois documentaire et littéraire convient à merveille avec le style d'Eisner et sa volonté de créer un genre narratif nouveau. Le point commun entre les différents récits graphiques du maître est justement cette appartenance au monde réel, à des faits sociaux ou historiques forts. Selon moi, l'intégration d'une grammaire propre à la bande dessinée aurait alourdi les propos de ce « témoin ». Ici les planches libèrent chaque dessin, donnant une véritable place au lecteur, une structuration moins linéaire.



Will Eisner est mort il y a tout juste trois ans, le 3 janvier 2005, laissant derrière lui une œuvre considérable, des années de travail et une production très éclectique. Entre le conventionnel The Spirit et les plus intimistes romans-graphiques, en passant par les bandes de propagandes et d'humour, Will aura essayé toutes les facettes du neuvième art. C'est justement cette maîtrise artistique qui lui a permis de créer une nouvelle facette. Son nom est aujourd'hui intimement lié à l'histoire de la bande dessinée, de par son œuvre et ses théories. Un prix aux Etats-Unis porte d'ailleurs son nom.

Marlène

Retrouvez les débuts de Will Eisner sur Envrak.



Commentaires

Par Zelb, le 07-01-2008 à 16:27
Je suis fan de tes chroniques BD !! C'est très fouillé et pertinent, keep up the good work !

Par marlène, le 08-01-2008 à 13:40
merci, c'est très flateur. j'essaye de rendre égal l'intérêt de mes articles à ma passion pour cet art