De la Guyanne française au Pérou en passant par le Brésil, nous continuons notre voyage, ce mois-ci en Bolivie.
Le Lac Titicaca
Milles légendes racontent l'importance mythique de ce lac (le plus grand d'Amérique latine, le plus haut du monde), perché à plus de 3000 mètres d'altitude dans les montagnes de l'Altiplano. L'une d'elles veut qu'autrefois, dans cette vallée fertile, des hommes vivaient en bonne entente avec les dieux des montagnes, les Apus, qui leur avaient cependant fixé un interdit, celui de ne jamais grimper jusqu'à eux. Mais attisés par un diable vengeur, ils dérogèrent à la règle et les dieux, en colère, les exterminèrent. Voyant ce triste spectacle, Inti, le dieu du Soleil, pleura si longtemps qu'il remplit la vallée de ses larmes.


En haut, le Lac Titicaca, en bas, Isla del Sol
C'est dans ce temps mythique et suspendu que s'appréhende ce lac immuable d'un turquoise lisse et opaque comme un métal en fusion, duquel émergent des îles montagneuses, vierges comme autant d'Atlantide perdue ou d'Olympe légendaire. La nature en état, avec ses quelques terrasses cultivées, ses troupeaux de moutons et ses paysans à pieds, ne témoigne elle aussi d'aucun passage du temps. Pour avoir cette impression, il faut partir en avance sur la horde de touristes qu'accueille l'île chaque jour, et pour cela, il ne faut pas s'arrêter trop longtemps sur toutes les pierres témoignant de constructions Incas.
La Paz
La ville étant située à 3660 km sur les hauts plateaux, nous peinons à nous acclimater (malgré le temps déjà passé sur la Cordillère des Andes). La géographie organise socialement la ville : les plus pauvres tout en haut, dans des maisons de briques sans revêtement, en prise avec le vent, le long de routes sans asphalte ; les plus riches en bas, dans la douce température de la vallée.

Trois vues de la ville
Nous nous trouvons au milieu, dans un centre égorgé par une route périphérique, près de la place San Francisco et du grand marché. Les rues sont couvertes d'échoppes et de stands vendant tout et rien (souvent les mêmes choses), couvrant les trottoirs pavés et les vitrines de boutiques. Les marchés alimentaires quant à eux n'ont pas l'ampleur de ceux du Pérou. Si le coût de la vie y était faible, il est carrément dérisoire en Bolivie et révèle l'extrême pauvreté dans laquelle est plongé le pays (60% de la population). Pauvreté affichée : les familles sont installées par terre et les enfants mendient.
Notre auberge est grande, dotée d'internet, de la télévision, d'une cuisine et constamment remplie de gens. Les argentins sont reconnaissables à leurs ustensiles à maté qu'ils remplissent et proposent à chacun comme un calumet de la paix. Les japonais, netbook intégrés, restent très communautaires. Les français sont souvent en cuisine à préparer poêlées de légumes, pièces de viandes accompagnées d'une bonne bouteille de vin.
Nous prenons des cours d'espagnol et déjeunons économique au Comedor Popular des plats d'ici à 6 bolivianos (60 centimes) : du plato paceno, le plat typique de La Paz ( gros haricots, maïs, fromage fondu, bout de viande), au lomo saltado (bœuf effilé, poivrons, vinaigre, oignons, tomates, riz et frite) en passant par le simple menu (soupe de légume, plat de riz et poulet), puis nous buvons des jus de fruit dans les stands : mangue, papaye, ananas, pastèque, pépiňo, melon...


En haut, assiette de plato paceno, en bas, stands de jus de fruits
Ici, de nombreuses structures retraçent assez bien l'histoire culturelle et politique de la Bolivie, avec un attachement certain à la question de la reconstruction identitaire du pays.
La casa Murillo exalte les vertus du héros révolutionnaire qui se battit trop tôt pour l'indépendance de son pays et fut exécuté avec ses camarades en 1810. Le musée de la révolution nationale met quant à lui en exergue les différents courants et volontés progressistes qui firent suite aux révoltes dans les mines et amenèrent en 1952 à la tête du gouvernement le mouvement national révolutionnaire (MNR), qui ouvrit notamment les urnes du suffrage universel aux paysans et indigènes. Ces montées identitaires du siècle sont parfaitement illustrées dans le très beau musée d'art national, notamment à travers le courant indigéniste lancé par Cecilio Guzman de Rojas, premier symbole d'une modernité qui se poursuit plus tard dans le réalisme social, dans l'abstraction et dans des recherches plus contemporaines.
Wayna Potosi
C'est le nom de la montagne que nous avons la prétention de grimper - aussi jeune (wayna = jeune) soit-elle. Haute de 6100 mètres, elle n'est plus aussi enneigée qu'avant. Un japonais très enthousiaste, Hisao, vient avec nous et, au premier refuge, tout un groupe de français et d'allemands athlétiques et bavards nous rejoint... Pour remédier au mal de l'atmosphère, nous mâchons de la coca ou nous en faisons des matés : la feuille, gardienne de nombreuses vertus médicinales, possède celle-ci avant tout autre. Je déchante vite lorsque, difficilement, je m'essaie au piolet et aux crampons. La randonnée sac chargé sur des montagnes de pierres et de cailloux est éprouvante.

Vue de Wayna Potosi
Potosi : Nous quittons la montagne pour la ville du même nom.
Destination tant attendue, célèbre pour ses mines d'argent qui firent en leur temps la gloire de la couronne espagnole. Pillage, exploitation, nous sommes ici dans le berceau historique du libéralisme européen. Et par chance, il est aujourd'hui possible de les visiter. D'anciens mineurs nous servent de guide pour une visite peu touristique et d'autant plus humaine que nous sommes chargés, avant d'entrer, d'acheter des présents aux travailleurs en chantiers : feuilles de coca, dynamite et alcool (- attention pas n'importe lequel, le leur). À l'époque de l'exploitation, les mineurs pouvaient travailler sans pauses pendant 50 heures d‘affilée, avec comme seul réconfort de pouvoir mastiquer à volonté leur feuille de coca. Au moment de la conquête, l'Eglise a bien essayé d'en interdire l'usage, prétextant la difficulté d'évangéliser ces indigènes aux rites barbares. Observant une baisse du travail et du rendement, l'Inquisition s'est rétractée, en a fait un article de première nécessité et, dans sa grande mansuétude, a rapidement imposé une dîme sur la culture de la coca - l'économie, première religion.

Entrée dans les mines
Nous visitons les boyaux de la mine avec un jeune guide, nerveux et enthousiaste, qui cache son alcoolisme derrière la grande parade qu'est la fête du Tio, tous les vendredis. Le Tio (l'oncle en espagnol) est une invention des espagnols qui, pour ne pas avoir à descendre dans les mines, ont préféré inventer un dieu païen menaçant qui servirait de contremaître. Comme les espagnols ne sont jamais descendus, les indiens ont tranquillement mis en place une cérémonie païenne hebdomadaire où l'on célèbre le Tio, en buvant de l'alcool et en fumant des cigarettes en son nom. On picole ainsi avec les mineurs pendant deux heures et demi sous terre leur alcool à 96 degrés. Un verre à shot pour tout le monde, qui tourne et tourne encore. On sort tous de là complètement ivres. Une vraie belle expérience.
Les mines de Potosi comme la feuille de coca sont de forts symboles de l'identité nationale, idée au cœur de la politique du président Morales. Premier indien au pouvoir, il a été réélu le 6 décembre dernier avec une majorité écrasante de voix (les indiens représentent 60% de la population) grâce à sa nouvelle constitution qui lui autorise à briguer deux mandats d'affilés. Ancien cocaleros, il défend la culture de la feuille et veut en rendre l'usage plus libre en en valorisant la culture comme source d'une économie légale à part entière. Néanmoins; depuis la convention de Genève de 1961, des organisations internationales tentent de poser des interdits sur la production et la consommation de la feuille dans ces pays, l'assimilant à son dérivé, la cocaïne*. Si la culture est devenue illégale et ses paysans assimilés aux narcotrafiquants, certaines grandes puissances du Nord (EU, France, GB, Allemagne, Belgique…), elles, n'ont connu aucun interdit à la production et à la commercialisation de cocaïne, à usage médical bien entendu** (aussi logique qu'au temps de colonies).
Santa Cruz
Nous redescendons l'Altiplano par le sud, par des pistes sinueuses au milieu de paysages désertiques où l'eau des rivières disparue a laissé dans la terre le seul fossile de ses méandres passés. Nous quittons les hauteurs de la Cordillère et le fief de Morales pour Santa Cruz où se trouve l'avion qui nous emmènera au Guatemala.

LA
*Johanna Levi,Une petite feuille verte nommée coca, in le Monde Diplomatique
**Musée de la coca, La Paz, http://www.museodelacoca.bo
Photos (c) LA
Carnets latins : épisode précédent.


