Carlos Salgado, photographe du flou incarné

07/06/12 par  |  publié dans : Artistes, Arts | Tags : ,


Carlos Salgado compose des chorégraphies de formes sans visages, où la luminosité des couleurs se fixe dans un voile d’ombre. Il maîtrise le jeu d’un cache-cache ou l’abstrait flirte avec l’âpreté de ce monde en décomposition. Curieuse immersion dans cet univers ambigu, dans lequel le spectateur soumet son regard et révèle son voyeurisme. Des morceaux d’anatomie, la froideur de l’urbanisme, des parties fines si proches… le photographe nous invite à le rejoindre dans sa danse macabre, alors passons au travers du miroir.

Rencontre avec Carlos Salgado, éditeur et photographe indépendant.

 

 Quelle importance a le flou sur ton travail ?

 Le flou est une des particularités immédiatement visible de mon travail actuel, mais ce n’est qu’un des éléments parmi d’autres de ma recherche sur l’image. En fait, c’est une constante de mon travail photographique que de chercher le caractère brut de celle-ci tout en conservant la lisibilité. Le but de ma démarche n’est autre que, bien sûr, de trouver l’adéquation de mes propos avec mes propres tendances esthétiques, mais aussi d’essayer de trouver de nouvelles perspectives photographiques. Cela va à l’encontre de deux des principales tendances en photographie actuellement. L’une, illustrée par le retour au pictorialisme, qui m’écoeure et m’ennuie, au choix suivant les moments… et la seconde illustrée par la multitude de clichés gratuitement outrageant qui, intellectuellement, ne mettent pas en cause un seul instant les valeurs actuelles, et ne font que participer à toute la culture du divertissement.

T’approches-tu de la forme des corps, de la matière, pour capter cet instantané presque irréel ?

Il existe une distance physique avec le sujet, propre à chaque photographe. C’est une chose qui s’acquiert inconsciemment et assez rapidement. Raymond Depardon évoque ce sujet dans un passage de son ouvrage « Errance ». J’ai la mienne, qui nécessite d’être au plus proche de mon sujet, j’ai besoin de proximité et cela n’est pas étranger au fait de photographier dans la sphère de mon intimité.

“La photographie, c’est capturer la réalité physique”

A quel moment décides-tu que tel objet ou forme de visage sera pour toi source d’inspiration ? es-tu piqué sur le vif ? est-ce un automatisme ?

Je ne pense pas que l’on puisse parler d’inspiration dans le cas de la photographie. La photographie, c’est capturer la réalité physique. Je ne réfléchis pas, je ne me projette pas dans la perspective de ce que je vais pouvoir faire des photographies au moment où je les prends. Je me contente de vivre ces moments de ma vie. C’est aussi pour cela que certaines photos viennent à m’échapper. Je pense en particulier à la dernière anecdote. Le moment où une amie dansait nue avec un chat noir dans les bras. Elle était belle. Visuellement c’était une scène digne d’un film de Jean Rollin. C’est un regret de ne pas l’avoir photographié à ce moment. Je ne sais pas ce qui me pousse à photographier tel objet plutôt qu’un autre, c’est une attirance dont j’ignore le fondement. Par contre, je suppose qu’en ce qui concerne les individus, cela tient de l’ordre du désir. Le mouvement initial qui m’a poussé à photographier, fut de consigner physiquement ce qui peut l’être, de ce qui est amené à devenir des souvenirs. Je possède uniquement trois photographies de ma soeur Stella, décédée il y a quelques années. Voilà, probablement, le point de départ de ce qui me pousse à garder une trace. Je crois avec Roland Barthes, que la photographie à rapport avec la mort.

Quand on plonge les yeux sur certaines images que tu saisis avec ton objectif, on ressent la violence, la dépravation, la tristesse d’un monde au décorum presque morbide. Peut-on rapprocher ton univers du néo-romantisme gothique ?

Ah Ah Ah… Ta question est amusante et l’idée me plait bien. Je ne vois pas mon travail dans l’objectif de proposer une vision néo-romantico- gothique de la vie, mais si c’est cela qui en ressort… L’art est un moyen pour l’homme d’extérioriser ce qu’il est, pour montrer ce qu’il est, pour lui permettre de contempler ce qu’il est. Donc peut-être est-ce tout simplement ce à quoi ressemble le monde de mon point de vue. Je laisse aux gens le soin de porter un jugement de valeur sur le monde à partir de celle-ci.

La nudité des êtres en mouvement s’étale en clair-obscur, tu fixes l’intimité qu’offre tes modèles tel un fétichiste de l’anatomie… plaides-tu coupable pour perversion ?

Je plaide pour le fétichisme, oui. Mais sûrement pas de considérer ça comme une perversion. Je pense que la photographie participe à une certaine forme d’érotisme effectivement, puisqu’il est vrai que ce qui me pousse à faire le choix de photographier telle personne plutôt qu’une autre tient d’une grande part de l’ordre du désir. Dans certains cas, c’est aussi un intermédiaire effectif de séduction et un jeu, quelque peu érotique, entre la personne photographiée et le photographe. Mais bien que la sexualité soit un thème récurrent dans mon travail, d’autant que c’est une chose qui occupe une très large place dans une vie, je ne considère pas cela comme étant l’objet principal de mes photographies. Je consigne avant tout des moments qui à mes yeux disposent d’une valeur suffisamment intéressante pour être exploitée esthétiquement. C’est aussi pour cela que je tiens à limiter le traitement de mes photographies à un développement simple.

L’indépendance artistique est synonyme de liberté, c’est pour cela que tu édites toi-même tes publications , quel est le chemin parcouru avant cette décision ?

Je suis passionné par l’autoédition depuis très longtemps. De plus  j’ai travaillé en tant que libraire pendant de nombreuses d’années. J’ai donc créé les éditions Santa Muerto, en 2008. Je suis toujours fasciné par la créativité de ce qui se fait dans le domaine de l’édition alternative, bien que je regrette la propension d’un certain nombre à prétendre à une organisation commerciale, je veux dire par là capitaliste, de leur structure. Par ailleurs, cela correspond aussi à une démarche politique de ma part.

Ta maison d’édition Santa Muerto est elle exclusivement dédiée à ton oeuvre ?

Au début de la création des éditions, j’ai publié quelques fanzines en collaboration d’auteurs comme Soizic Hess, Terreur Graphique, Olivier Texier ou encore Marc Brunier-Mestas. Aujourd’hui je me consacre exclusivement à la publication de mon travail photographique, mais sans exclure qu’un jour je revienne à la publication de travaux d’autres auteurs.

A l’avenir souhaites-tu intégrer des mots pour épouser tes photographies ? Quels sont d’ailleurs tes prochains travaux ?

Je ne pense toujours pas accompagner mes photographies de légendes. Je ne l’ai jamais fait, cela ne correspond toujours pas à ma démarche. La seule démarche en vue actuellement est de rédiger une note d’intention pour chacun de mes projets.
Jusqu’à présent je me suis toujours concentré sur les rapports entre de la photographie et la publication papier, aussi bien comme champ de recherche esthétique que comme objectif consistant à promouvoir la photographie par le support papier. Ces derniers temps, j’ai pris conscience de la multiplication effrénée des photographies visible sur le réseau internet ce qui m’a amené à me questionner sur le rapport de la photographie avec les moyens de diffusions numériques, mais aussi sur les rapports qui en découle entre le lecteur et la photographie. Peut-être est-ce là une perspective de nouvelle recherche.

Écoutes-tu de la musique lorsque tu bosses ? Si oui est-ce que ça t’inspires , et cites nous tes derniers coup de coeur ?

Oui bien sûr. La musique est effectivement une source de mise en condition psychique. Et il existe beaucoup de concordance entre ma démarche esthétique et ce que je peux écouter. Je m’intéresse principalement à des groupes s’inscrivant sincèrement dans une démarche Lo-fi, ainsi qu’à des groupes de style industriel ou dark Folk, tandis que les pour les concerts je fréquente plus volontiers la scène rock garage. Mes derniers coups de coeur, qui ne sont pas particulièrement récents, ont pour nom : U S Girls, Chelsea Wolfe, White Ring, LA vampires ou encore Modern Witch.

http://www.carlosalgado.com/

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