Cinquante ans de photographies en Arles

03/07/19 par  |  publié dans : A la une, Arts, Expos, Photographies | Tags :

Après cinq décennies d’avant-garde et d’innovations, les Rencontres Internationales d’Arles s’embourgeoisent.

Pas moins de trois ministres de la culture pour l’inauguration, Jack Lang l’inoxydable, le plus aimé des ministres français de la culture pour n’avoir rien fait, c’est à dire aucun mal, trouvant à son arrivée que “tout cela était bien” et qu’il ne fallait rien changer. On ne le remerciera jamais assez. Françoise Nyssen à qui il n’a fallu que dix huit mois pour se rendre compte qu’elle était appelée à être -tout en douceur- une liquidatrice, et Franck Riester qui apprécie le pope art. Il a fait un geste fort pour l’environnement, il est venu sans cravate!

Demi-siècle

Cinquante ans, ce n’est pas rien. On remarquera quelques folles audaces: tendre des photos sur des cordes à linge, accrocher à la diable sur un mur tapissé de sacs poubelles, coller sur une grande photo une ou des petites qui la met en abyme, ou qui l’abîme, c’est au goût du “regardeur”. Il y a encore et toujours le principe de la déclinaison, on expose à l’infini la même photographie -où peu s’en faut- il appartient au public sagace d’apprécier le principe de répétition, et de distinguer les différences subtiles. On retrouve également les expositions vintages constituées de timbres postes d’époque, tirages de fond de tiroirs ou de vide-grenier, des “lautentiques”, amenez vos loupes. Comme dans toute manifestation qui se respecte “Tout est permis”, c’est le titre d’une exposition. Entendez les inévitables photos de genre, trans et autres, et celles des “afters” où l’excès est la règle.

On l’aura compris, ces rencontres internationales sont terriblement mode tendance, et tout autant décevantes. “L’art content pour rien” a frappé très fort: c’est la valeur marchande de la photo qui en fait la qualité, nous avons changé de civilisation. C’est comme si les commissaires des expositions venaient tous de la circulation, qu’ils avaient été promus au bénéfice de l’âge et formatés dans le même moule. C’est la mode, on s’habille tous pareil pour être original.

Tentons de dégager une règle: plus la photographie est banale ou convenue, plus la scénographie est rock’n roll, plus le discours est verbeux ou savant. Si chaque photo représente à elle seule toute l’exposition, qu’elle se suffit à elle même, rien ne lui va mieux que la sobriété de la présentation, elle se passe de commentaire.

Un seul Man Ray peut sauver les rencontres.

D’ailleurs il y a de plus en plus d’expositions de photographies sans photographies, l’intention suffit. C’est le syndrome de l’urinoir. Mais tout le monde n’est pas Duchamp et ce qui est fait n’est plus à faire.

Soyons juste, il y a aussi de bonnes nouvelles: l’Espace Van Gogh est entièrement dédié aux femmes photographes. C’est un progrès. Il y a même quelques jolis clichés, et des regards sensibles. A tout le moins, la quantité est là. La photo de presse est un genre ingrat, il faut en faire beaucoup pour alimenter les rotatives. Il y a un grand nombre de femmes photographes, certaines de très grand talent mais peu commercialisées, donc peu exposables. L’année prochaine, peut-être.

Helen Levitt

On remarquera le regard sensible de Susan Meiselas, qui aborde avec discrétion et sensibilité la condition des femmes de foire, celles des exhibitions pour public frustré, il faut vivre.

Susan Meiselas

Il faudrait être de mauvaise foi pour ne rien trouver à sauver parmi une cinquantaine d’exposition.

Il y a bien entendu l’oeuvre monumentale de Philippe Chancel, grand voyageur et grand reporter…

Philippe Chancel

… qui a les honneurs mérités de l’église des Frères Prêcheurs…Un tour du monde d’images fortes.

Tout de même…

Philippe Chancel

…Une exposition collective des “Murs du Pouvoir”, glaçant mais nécessaire à l’heure ou sauver des vies humaines devient une activité criminelle, quand même le “Pays des Droits de l’Homme” a oublié ses devoirs de solidarité et renvoie à la mort ceux que d’autres ont sauvé de la noyade.

Les murs du pouvoir

Mais après avoir presque tout exploré, deux jours suffisent à peine, on ne peut s’empêcher de se dire in petto “tout ça pour ça…”. Il y avait plus d’âme il y a peu dans les “Rencontres Européennes de la Photo de Nu” que dans cette cession indigente. “Le cul est innocent, c’est la tête qui est coupable” écrivait Romain Gary.

Pourtant, quand les grandes institutions s’embourgeoisent et se stérilisent, la photographie suinte pas les interstices. Ne manquez pas le foisonnement du festival Off, il y a des perles et des pépites qui ne trouvent pas le marché de l’art, faute de faire savoir. 250 expositions qu’il faut chercher, catalogue en main, elles ne sont pas dans les lieux de prestige. Comme à Avignon dans le Off, la plupart de ces artistes payent pour partager leur travail. On y trouve de tout, et même le meilleur, c’est le petit peuple de ceux qui y croient encore. C’est pour beaucoup grâce à eux que la photographie n’est toujours pas morte. Et le Off, c’est entrée libre!

Dans le Off, les nus masculins de Bert Van Pelt en vis à vis des nus féminins de Didier Gillis

Dans le Off, l’Afrique de Patrick Leclerc

Photos et commentaires Jean Barak

Arles 2019, la rue
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