Et la lumière fut…

01/03/08 par  |  publié dans : Arts | Tags :

Jusqu’à il y a quelques semaines, j’étais convaincue que le vitrail était un art médiéval réservé aux croyants car seuls eux pouvaient décrypter les scènes représentées. Et bien figurez-vous que grâce à une exposition aixoise* j’ai fait une découverte extraordinaire : le vitrail recommence à être interrogé par des artistes contemporains… et ça n’est pas forcément moche ! Si si, vous allez voir.

Petit retour sur l’art du vitrail

Avant de passer au XXIe siècle, faisons un petit saut en arrière pour mieux comprendre le vitrail contemporain.
Mais au fait, c’est quoi exactement un vitrail ? Pour ça, je m’en remet à Jean Lafond, historien de l’art qui le dit bien mieux que moi : « Le vitrail est une composition décorative qui tire son effet de la translucidité de son support. N’essayons pas de préciser davantage. La définition risquerait de laisser de côté les plus anciennes comme les plus récentes manifestations d’un Art qui n’a pas encore dit son dernier mot ».
Je vous passe l’explication de toute la technique qui prendrait deux pages et que vous pouvez trouver facilement sur internet.

Depuis le XIIe siècle, le vitrail n’a cessé d’évoluer en fonction des goûts des différentes époques mais aussi des changements architecturaux. Le plus important d’entre eux est l’agrandissement des fenêtres, laissant donc passer plus de lumière, les vitraux ont pu commencer à se parer de couleurs vives et de riches motifs.
C’est à partir du XIXe siècle, grâce au mouvement Art Nouveau et aux avancées techniques, que l’art du vitrail va se répandre dans les habitations et ne plus se limiter aux lieux de cultes ou grands monuments.
Mais il faut attendre le XXe siècle pour voir des artistes plasticiens s’intéresser à cet art avec son matériau de l’invisible qui révèle le visible, cet art de lumière. Les Ateliers d’Art Sacré vont contribuer à ce renouveau. Ce sont des ateliers créés en 1919 par Maurice Denis et Georges Desvallières pour perpétuer l’apprentissage du vitrail tout en le modernisant. Les élèves tentent alors une nouvelle approche du vitrail en épurant les formes, abandonnant les surcharges décoratives et retournant à la coloration naturelle. Mais ce n’est pas avant la deuxième moitié du XXe siècle qu’apparaissent les vitraux contemporains abstraits.

En effet, deux types de projets existent. Le premier fait appel à des maîtres-verriers qui réalisent le vitrail du début à la fin, de sa création à sa mise en matière. Le second invite des artistes plasticiens non spécialisés dans le domaine du verre à proposer des maquettes de vitraux, donnant lieu dans un deuxième temps à la collaboration avec un atelier de maîtres-verriers qui prend en charge la mise en œuvre concrète du projet. Ce sont les deuxièmes qui nous intéressent ici.

Quelques exemples de vitraux

Beaucoup d’artistes vont donc s’essayer au vitrail à partir de la deuxième moitié du XXe siècle. Nous allons en voir quelques uns mais sachez qu’ils sont bien plus nombreux et que des commandes se passent encore aujourd’hui.

Alfred Manessier est un peintre français non figuratif qui s’inspire beaucoup de la nature pour créer ses œuvres. Il va réaliser une série de vitraux entre 1948 et 1950 pour l’église des Bréseux dans le Jura. Il s’agit des premiers vitraux abstraits à avoir été posés dans une église ancienne. Cet acte fondateur a été reconnu digne d’enrichir le monument sans en dénaturer la fonction sacrée ce qui a ouvert la porte la création de vitraux abstraits.
Lors de sa première visite aux Bréseux, ce qu’il retient surtout c’est le paysage d’automne avec ses couleurs chatoyantes : le doré des feuilles, le bleu des sapins du Jura, etc. C’est ce qui va l’inspirer lors de la réalisation de ces vitraux mais c’est également ce qui marque le visiteur lorsqu’il rentre dans cette église.

Pour la chapelle Notre-Dame du Rosaire à Vence, de 1948 à 1951, Henri Matisse a imaginé non seulement les vitraux mais également l’ensemble de la création du monument, du sol au plafond en passant par le mobilier liturgique. Cette chapelle d’artiste va en inspirer plus d’un, dont Picasso, Cocteau ou encore Chagall, pour ne citer que les plus connus, qui vont eux aussi investir un espace sacré.
Pour les vitraux, Matisse va s’inspirer du thème biblique de l’Arbre de vie, lui permettant de jouer avec des formes arrondies et des couleurs vives. Ils vont ainsi donner de la vie à ce lieu dépouillé aux teintes austères.

En 1975, Jean-Pierre Raynaud va réaliser les vitraux pour l’abbaye de Noirlac. « Le vitrail pour un artiste ne peut être abordé avec qualité que dans la mesure où il accepte de son plein gré d’être à la disposition et en accord avec l’édifice, sa relation étant amour, modestie et fermeté. Mes premières préoccupations furent d’intervenir avec assez de discrétion pour ne pas heurter la pierre, celle-ci était austère, mais sa tendresse n’arrêtait pas de passer du blanc à l’ocre, je voulais m’approcher d’elle, mais si doucement et poser morceau après morceau les petits carrés de verre, vivre l’aventure d’un vitrail » nous explique Jean-Pierre Raynaud. Puis il rajoute une phrase qui permet de totalement comprendre son travail : « ces vitraux jouent sur des carrés décalés comme s’il y avait un glissement. Ce glissement en fait c’est l’émotion ».

A partir des années 1990, beaucoup de projets de vitraux ont été réalisés et bon nombre ont abouti à leur exécution. Ainsi, David Rabinowitch va concevoir entre 1993 et 1996 une série de neuf vitraux pour la cathédrale de Digne.
Sans obligation de suivre un programme iconographique, il traite l’ensemble des vitraux de manière à en conserver le plus de luminosité. Pour cela, il assemble des verres clairs transparents, des verres blancs translucides gravés à l’acide et des cives** colorées. L’intensité de chaque couleur de cive change selon la position du spectateur. Ainsi, chaque personne, en fonction de son déplacement dans la cathédrale, a une vision des vitraux et une perception de la lumière complètement unique.

L’artiste minimaliste Robert Morris va imaginer dix-sept vitraux pour la cathédrale romane de Maguelone entre 2000 et 2002. L’édifice se trouvant dans un lieu unique, une ancienne île reliée à la terre, l’eau et la lumière du littoral méditerranéen ne pouvaient qu’inspirer Robert Morris. Il décide en effet de superposer deux plaques de verre en relief donnant l’impression que des ondes, tantôt bleues, tantôt jaunes, traversent la cathédrale. En réinterrogant le vitrail et son rapport à ce qui l’entoure, Robert Morris crée de véritables sculptures qui célèbrent la couleur et la lumière.

Vous avez donc constaté qu’en fonction de leurs personnalités et de leurs centres d’intérêts, les artistes interrogent différemment le vitrail : la couleur, la lumière, le rapport à l’architecture, le rapport à l’histoire, etc. sont autant de notions liées à cet art spécifique.
J’espère en tout cas que ce survol du vitrail moderne et contemporain vous aura donné envie d’approfondir cette question et pourquoi pas de regarder différemment l’art sacré.

* Exposition Un autre soleil. Lumière et art sacré. XVe – XXIe siècle qui a fait l’objet d’une brève : Quand l’art rencontre la lumière.
** Cive : disque épais et irrégulier de verre soufflé à la bouche, selon un procédé de fabrication du Moyen Âge.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

2 commentaires

    tonton flingueur  | 03/03/08 à 18 h 48 min

  • Le verre et l’abstrait ne peuvent que se sublimer! Merci de nous le rappeler. C’est hors sujet, mais pour ceux qui aiment, les vitraux de Mucha dans la cathédrale de Prague sont les plus beaux que j’ai jamais vus.

  • Marie  | 03/03/08 à 19 h 40 min

  • Je suis tout à fait d’accord avec toi, ces vitraux de Mucha sont sublimes.
    Mais si on reste en France, il y a de nombreux vitraux contemporains à découvrir. Je vous conseille aussi ceux de l’abbaye de Silvacane en Provence ou de de la cathédrale de Nevers.

Laisser un commentaire