Faut-il brûler Dubuffet?

05/05/19 par  |  publié dans : A la une, Arts, Expos | Tags : , , ,

Foule anonyme

Paradoxe

Sans doute est-ce un paradoxe d’exposer Jean Dubuffet dans un musée, lui qui vitupérait la “dictature” de la culture muséale. C’est la rançon de la gloire, certes tardive, de cet artiste atypique et controversé.

Vénération

Le personnage appelle la sympathie. Anarchiste dit “de droite”, voire de droite extrême, précision qui supposât qu’un anarchiste fut nécessairement de gauche, il ne s’est engagé politiquement et publiquement que pour s’insurger contre l’odieuse persécution dont fut victime Louis Ferdinand Céline après la guerre. Le Docteur Destouches était un grand humaniste, injustement calomnié, comme on sait. Il le tenait pour le plus grand génie de la littérature des temps modernes et possédait tous ses ouvrages. L’un de ses fameux pamphlets génocidaires, “L’école des cadavres”, tombait en miettes à force d’avoir été lu et relu à l’infini. Il lui vouait un véritable culte, lui servait de taxi et faisait ses courses. Dis moi qui tu vénères, je te dirai qui tu es. Céline qui n’aimait personne le méprisait, lui et sa peinture. Qu’importe, c’est le prix à payer pour servir le génie.

Sa Joconde

Art brut

Il n’a pas inventé l’Art brut mais bien son concept, qu’il a développé et soutenu, contre l’art académique et officiel qu’il haïssait. Le monde de l’art le lui rendait, avec les intérêts. On ne peut s’empêcher d’évoquer le commentaire de Félix Guattari, découvrant la cellule d’une femme internée qu’elle avait couverte de ses excréments: “C’est intéressant, mais ça manque de couleur”. Rétablie, elle deviendra peintre. C’est l’essence même de l’art brut, celui des aliénés et des innocents qui expriment -on le présume- leur être profond. Les authentiques. Ou encore celui des artistes improvisés qui offrent à la postérité minuscule des édicules publics leurs œuvres, dessins et poésies. Tous ceux qui savent sans avoir appris. Les critiques n’eurent pas pour lui autant de mansuétude.

Décryptage: la bonne came à Bébert quand te le tanque il t’y enfile un bout dans le train etc…

Une oeuvre

Pourtant il faut bien admettre que Jean Dubuffet a réalisé une oeuvre monumentale, qui mérite d’être exposée et connue. Avec obstination, il peint, pétrit, dessine, travaille la matière. Pinardier fils de pinardier, il met son commerce de vin en gérance pour peindre à plein temps, reprend le collier quand l’entreprise est en faillite, l’abandonne de nouveau pour s’adonner totalement à son art. Avant de partir en Algérie il apprendra l’arabe et y peindra sa période orientale naïve. Ce n’est pas un touriste. Il crée avec rage, accumule un immense bric à brac de productions d’art “primitif”. Il n’a de cesse que de mettre en pièce les règles et les normes, l’esthétique et les “beaux” arts. Non sans un coup de crayon incisif.

Antonin Artaud

Dépassement

Dubuffet nous met au défi du dépassement: au delà des bornes il n’y a plus de limites. D’ailleurs, depuis l’urinoir signé exposé à l’envers au musée, tout est possible. Aux critiques mauvais qui qualifient son oeuvre de barbouillage d’officine de pinardier, on rétorquera que l’art ne supporte ni les frontières ni les interdits: on est toujours l’artiste “dégénéré” de quelqu’un.

Même si elle ne manque ni de force ni de véhémence nul n’est obligé d’aimer l’oeuvre ou le personnage, mais il “mérite une visite”, comme l’indiquent les guides. Fut-ce comme Levy Strauss étudiait les Nambikwaras. Quelques pas du côté de l’art barbare, ça élargit la culture et affûte le regard, et le premier dimanche de chaque mois, l’entrée au MUCEM est gratuite.

Jean Barak

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