Le Ballet National de Marseille, entretien avec Emio Greco

04/12/16 par  |  publié dans : A la une, Artistes, Arts, Danse | Tags : , , ,

Emio Greco Pieter Scholten

 

Emio Greco bonjour, cela fait maintenant plus d’un ans que vous êtes Marseillais…

Deux ans

Que pouvez vous dire de Marseille ? Êtes vous devenus marseillais ?

Une fois nous avons pris un taxi pour aller à l’aéroport, le chauffeur nous a demandé si nous étions marseillais. J’ai répondu « moi je suis italien mais nous habitons Marseille » il a dit « Vous habitez Marseille ? Donc vous êtes Marseillais ». On a adoré ça, peut-être qu’on n’osait pas dire « nous sommes marseillais », cette personne là nous l’a permis.
Nous avons choisi d’habiter Marseille, ce n’est pas facile, tout le monde ne le fait pas, mais c’est un choix clair. On adopte la ville et la ville nous adopte. C’est notre sentiment, aidé par le fait que c’est une ville qu’on aime. C’est une ville de défi qui correspond à notre dynamique Pieter et moi, le questionnement, le combat. Marseille c’est tout ça.

Vous êtes codirecteurs et vous travaillez tout le temps ensemble peut-on -ou ne peut-on pas- faire la part dans la création de ce qui est d’Emio Greco et de ce qui est de Pieter Scholten ?

Si on prend le point de vue technique, peut-être qu’on peut cerner les différents apports, mais si on prend la création comme un processus qui englobe des choses plus grandes, là c’est impossible. Pour nous, chaque projet est l’âme d’un projet plus grand qui va devenir une partie d’un tout. C’est possible grâce à nous deux, à cet échange continu que nous avons, cette façon de vivre notre vie, la danse et le travail, nous sommes complètement absorbés. En fait, notre travail c’est notre vie. Nous n’arrivons pas à nous en détacher, à le prendre d’une autre manière, c’est vraiment intégré. Cette intégration sort des studios, du théâtre, constamment, c’est permanent. L’âme de cela c’est la résultante de nos deux âmes.

Et d’une synergie…

Oui, d’une synergie qui n’est pas toujours en équilibre, ce n’est pas une symbiose parfaite, il y a beaucoup de contraste entre nous deux, c’est ce qui dynamise le processus. Nous gardons toujours nos différence après ces années de travail et de connaissance, parfois les différences sont de plus en plus accentuées. Je garde mes défauts et j’espère mes qualités aussi, de même pour Pieter, c’est la friction qui donne l’équilibre, mais un équilibre toujours en mouvement, qui n’est pas statique.

Les débuts ont-il été difficiles, le passage de l’époque de Frédéric Flamand à l’époque Greco Scholten, avec la troupe, avec le style ?

au début ce n’était pas évident, pas à cause de Flamand mais de l’histoire du ballet, avec les couches accumulées, les blessures que les histoires du passé ont laissé chez les gens et dans la structure, en commençant par Roland Petit qui est parti fâché, puis avec Pietragalla, qui avait parfois des relations humaines un peu particulières, c’était une histoire magnifique mais il n’y a pas eu d’héritage. Flamand est arrivé et à apaisé le ballet mais il avait aussi un certain détachement envers les gens. Non, ce n’était pas évident.
On ne connaissait pas -ou peu- l’histoire. D’une institution qui existait depuis longtemps il fallait en faire une autre, nous sommes venu seuls, sans administrateur, ni répétiteur, ni équipe, en général les nouveaux directeurs viennent avec. Il n’y avait que nous deux et on a du affronter ça. Quelque part c’était un avantage, il n’y a pas eu de filtre, c’était vraiment l’humain qui parlait, la fragilité artistique qui prenait une entreprise culturelle. Ça a permis de connaître les gens et que les gens nous connaissent. Aujourd’hui, après deux ans, le changement est incroyable. Nous l’avons ressenti Pieter et moi, ça m’a ému, je le vois de plus en plus avec les gens qui viennent à la compagnie et qui la connaissaient avant, dès qu’ils entrent ils sentent que c’est une autre manière, une autre ambiance avec les danseurs, la compagnie est devenue autre. Aujourd’hui il y a une autre identité, celle qu’on avait envie de lui donner : quand nous sommes arrivés il y a deux ans nous avons pensé qu’il y avait une identité à créer.

Une histoire douloureuse avec des crises successives, des épisodes très durs, et sur le plan artistique un changement radical.

Absolument.

Frédéric Flamand travaillait en synergie avec l’architecture et les architectes, vous pas du tout.

Pas du tout. Il utilisait la danse pour remplir une situation déjà créée, le danseur animait le concept visuel et spatial, il cherchait par lui même parce qu’il était amené à proposer le matériel qui lui était demandé, le danseur sortait ce qui était le plus facile pour lui, ça réduisait la capacité de puiser plus loin. Avec nous c’est le contraire, c’est le corps qui établit le tout, qui commence à prendre sa place, à se mettre en relation avec les autres, avec l’espace. Les changements commencent à créer la danse, la danse crée la chorégraphie, ils créent la conscience de l’intention du corps, qui devient une pièce de théâtre de danse. On met autour les éléments créés par cette lecture, notre intention et notre principe sont que le corps est le seul protagoniste, totalement.

Du coup physiquement c’était très dur, lors de la création d’extremalism il y a eu beaucoup de blessés

oui, c’est physiologique. C’est un travail nouveau, on ne sait pas comment l’aborder, mais avec le temps la tension entre en eux, ils dialoguent de plus en plus, les danseurs deviennent de plus en plus forts, il n’y a presque plus de blessures.

ils s’approprient votre gestuelle

La gestuelle, l’univers, et je me suis rendu compte -encore une fois c’est touchant- qu’ils font partie de la nécessite des choses. Tous, tout le monde.

Ils sont engagés individuellement

oui

Emio Greco Pieter Scholten

 

dans votre dernière pièce «Momentum» il y a quelque chose de radicalement nouveau : un homme qui danse avec des pointes, c’est un détournement et une transgression du code classique. Qu’avez vous voulu apporter là?

Tu as suivi notre travail, tu vois que le corps existe, que le masculin et le féminin existent aussi mais qu’il n’y a pas de rôles, il n’y a pas de jeu social et culturel, la place de la femme, ce qu’est l’homme et ce qu’est la femme, ce qu’est le garçon et ce qu’est la fille, il y a une humanité constante et une sensualité, une sexualité qui cohabitent dans le corps masculin et féminin. C’est notre argument. Donc avec les pointes, c’est complètement un retournement de la tradition, mais de notre point de vue c’est cohérent avec ce que nous pensons, ce que le corps d’un danseur et d’une danseuse peut faire. C’est la personne qui est en avant, indépendamment du sexe, même le costume ne renforce jamais le côté culturel. Le corps de la femme ressort à travers quelque chose qui est commun aux deux.

le costume est unisexe

Il est unisexe, le tissus s’appuie sur la peau, c’est le corps du danseur qui fait voir le costume autrement. Le costume est donné au danseur et c’est lui qui en fait quelque chose, à travers lui on voit ce transfert, ce dépassement, ce qui ressort de masculin et de féminin mais aussi d’animal, de revendicateur, d’enragé, ou de plus souple.

Emio Greco Pieter Scholten

Dans la première pièce vous avez repris en partie Extremalism, dans la deuxième pièce vous avez envoyé toutes vos forces, que faire quand on est en haut du Mont Blanc ? On redescend ? Qu’allez vous faire après avoir atteint le sommet ? En partant très fort comme ça, quelle contrainte cela crée-t-il pour la suite ?

Tu as vu ce qu’on a fait, « Rocco », « Passione », « Momentum », ce sont d’autres faces qui sortent, qui commencent à se définir, qu’il faut écouter, qu’il faut suivre, il faut écouter le moment.
Il y a quelque chose d’ambigu entre l’auteur, la personne et le moment où commencent à se gérer les choses. Qui suit qui ? Parfois, comme artiste, tu vas à la recherche de points de ruptures pour réagir à toi même, pour réagir à la situation, pour comprendre à travers une action ce qui vient. On n’est pas toujours conscient de ce qu’on a fait, on se dirige vers quelque chose mais des moments surprenants surgissent et on comprend alors l’action qu’on a réalisée.

Après coup

oui, parfois on sait ce qu’on veut dire mais ce qui a été engendré on ne le sait qu’après, avec le ressenti émotionnel.

Vous dites « on comprend après ce qu’on avait envie de dire », que voulez vous dire avec la danse, quel est votre propos -si vous en avez un- votre direction ? Que cherchez vous, qu’avez-vous envie d’exprimer ?

Avec le corps on cherche à entrer en relation avec ce qu’est la danse aujourd’hui, ce n’est pas un monde en soi, elle fait partie du monde, d’un mouvement qui évolue, de la société. Le danseur est un technicien qui dédie sa vie à une culture et à un savoir faire, mais il est une personne derrière. Il y a cette double présence dans le geste, dans la danse, le corps social se manifeste à travers une technicité et une exigence importante. Cette exigence signifie pour moi l’engagement et le corps en révolte.

cette notion de révolte est importante

Oui, depuis toujours, la nécessité de sortir des codes. On croit avoir trouvé où aller mais tout d’un coup ça s’inverse. Cette nécessité, cette dynamique de briser, de redéfinir, de réagir aussi pour que les choses ne s’installent pas est une nécessité . C’est une énergie, j’en suis très préoccupé, c’est ce qui nous tient.

Ne pas s’installer dans le confort

je suis toujours vigilant. J’ai toujours peur de ne pas l’être assez.

Créer du nouveau

Oui, au moins essayer, avec l’esprit de pouvoir le faire.

Vous avez le sentiment que les danseurs sont avec vous, qu’une cohésion existe

Une cohésion, une écoute, pas une complicité mais une sorte d’espace entre nous et eux. Parfois même c’est un espace vide qui a du sens. Avant il fallait remplir tous les espaces, les danseurs ne comprenaient pas. Il fallait montrer à chaque fois « on sait ce qu’on fait on sait ce qu’on fait », maintenant on commence à être à l’aise. Parfois on ne sait pas ce qu’on fait, on est arrivé à ce stade là, c’est ça qui nous émeut. Ils sont en confiance totale, « Momentum » est construit comme ça, des moments très petits qui font surgir un autre situation, une autre entité, ce qui a amené une sorte de rythmique qui fait penser à un ballet classique. Il y a un travail intérieur de momentum, quelque chose de nouveau, une maturité aussi, grâce à eux. Je n’aurais pas pu le faire il y a deux ans.

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Quel est le sens du titre « Momentum » ?

c’est un moment de l’histoire, de la société où un basculement se fait, un moment suspendu pour que vienne un changement, c’est le momentum. Là nous avons eu malheureusement le momentum Trump, mais il y a aussi des momentum heureux…

une révolution, mais qui peut être fasciste

Tout simplement. Parfois c’est visible mais ça peut aussi être intérieur, observé avec un oeil intérieur. On bascule dans une autre esthétique, ou une autre relation avec son corps et sa technique, ou encore par rapport à une esthétique extérieure. Par exemple, il y a des moments dans la pièce qui font penser au ballet romantique ou classique. Ce momentum bascule et le corps revient dans une autre forme introversée. tout est là. Tout se manifeste par ces moments de changement.

Une succession de basculement

Oui

Pourrait-on dire que ce que vous faites est néoclassique mais dans une démarche très contemporaine?

Pas du tout, pas néo classique, le néo classique est pour moi une aberration, j’ai horreur du terme néoclassique.

je voulais dire que vous utilisez la gestuelle et le vocabulaire classique dans une démarche contemporaine

C’est ça, le néoclassique est pour moi une usurpation du langage. Oui, il y a la coexistence d’un corps contemporain qui peut se faire habiter par une esthétique et une rigueur classique, mais toujours dans un esprit contemporain.

Le néoclassique ce serait faire du vieux avec du vieux ?

C’est abuser de quelque chose qui existe déjà, le dilater un peu, je trouve ça très opportuniste, très maniériste. Peut être que le néoclassique quand il a débuté avec Balanchine a amené une liberté, ça se voit bien dans la position des bras, dans une certaine esthétique du lac des cygnes, il a commencé à sortir du cadre, de la forme, on s’est habitué à ça mais quand on y pense c’est quelque part pionnier. Après il y a les héros de la danse comme Nijinsky, qui a repris le répertoire classique mais qui était tellement contemporain. C’est pour ça que je trouve le néoclassique opportuniste.

En danse, si vous en avez, quels sont vos maitres, réels ou imaginaires, vos références ?

je me suis formé dans les années 81, la culture populaire m’a beaucoup appris.
Je viens d’un milieu culturel simple, d’une famille très modeste en Italie. Mes parents étaient paysans, mais nous avions une culture politique très forte. Mes parents n’étaient pas bêtes, mes grands parent non plus. Il y avait à cette époque un rêve, le communisme italien, nous étions avertis, nous avions cette culture. L’esprit traversait la maison, les conversations étaient politique. Je n’ai pas eu de rapports avec l’art avant 21 ans. Avant ça, ma référence c’était la télévision, ce sont mes maitres aussi, c’est à travers elle que je me suis fait une idée qui m’a donné des envies de réalisations.
Après, quand je me suis approché dans les années 80, les maîtres c’étaient Béjart, Cunningham, Forsythe à un certain moment, quand il a représenté une émancipation. Après il a un peu versé dans le cliché.

Forsythe s’est pris pour Forsythe ?

voilà, mais il y a eu une dynamique au début, il a reconsidéré ce qu’était le ballet, ce n’était pas un ballet, c’était whaoo ! Je me souviens de comment j’étais à l’époque. Cunningham avec son abstraction a donné un sens phénoménal au pouvoir du corps, il a suscité le désir d’être dans ses projets, par moment un désir énorme. C’est extrêmement politique d’être un protagoniste. A un moment c’était froid, mais pour moi complètement signifiant. Moins le théâtre danse, moins Pina Bausch, ce n’est pas la vague qui m ‘a nourri même si j’en profite, c’est grâce à elle qu’on est passé à ça.

Votre culture était politique au départ, avant de découvrir le spectacle vivant, d’une certaine façon la danse est-elle politique ?

Oui, comme je le disais il faut être précis, pas pour une sorte de technicité, de virtuosité, c’est une sorte de cohérence avec soi même, être lisible. Quand on est précis et lisible on manifeste une action, ça doit être dit comme ça et pas autrement, la danse est une succession de positionnements, être en relation et être lié. Être en relation avec l’autre c’est extrêmement politique.

Avec le social, avec le groupe, avec l’autre ?

Avec l’autre aussi qui regarde, le public, tu dédies cette mise en relation à quelqu’un qui observe
toutes ces positions, a la fin tu défends un idéal. Dans notre cas ce n’est pas pour s’abandonner à ses qualités, à sa propre gestuelle, Momentum est absolument politique, autant que « Le corps du Ballet National de Marseille ».

Ce n’est pas une démarche narcissique mais de rencontre de l’autre

Oui, parfois il faut être un peu en retrait pour rester humble, avec cette humilité je retrouve cette honnêteté du rapport avec soi, et donc avec l’autre.

Emio Gréco Pieter Scholten

 

Vous allez avoir une grande manifestation en décembre, quel en est l’esprit ?

BNM fest. La première année c’était presque par hasard, on a fait une forme pilote dans l’urgence, nous étions là depuis trois mois, cette année c’est le numéro 2 mais c’est plus complet. C’est notre rapport avec Marseille, nous ouvrons le public à l’activité d’une année. Ça inclut le ballet, la relation avec des artistes en résidence et des artistes étrangers, la relation et la coréalisation avec Amsterdam et le rôle du Ballet. On oublie que le ballet est un centre chorégraphique national avec des missions. C’est donc une semaine d’activité chez nous, au Théâtre du Prado, pour identifier l’endroit dans la ville nous avons trouvé ce nom là : « le théâtre du Prado ».
Nous aurons un artiste en résidence, tu as la liste, mais le plus important c’est de montrer cette dynamique du départ vers ailleurs et du retour vers Marseille. Nous allons commencer encore une autre manifestation cette année, la danse à travers le cinéma, en relation avec un grand festival de film à Amsterdam. L’idée est de faire un festival conséquent de film de danse en décembre, de communiquer à notre ville tout ce qui nous tient à cœur à travers des propositions artistiques.

Vous êtes toujours codirecteurs de ICK Amsterdam

Le BNM absorbe 90 % de notre temps. Conscients de cela nous avons imaginé et anticipé la transformation de la compagnie ICK en compagnie de répertoire de danse contemporaine.
C’est une initiative nouvelle, il en existe déjà mais dans le répertoire classique. Nous ne sommes pas seuls, cinq chorégraphes vont créer pendant quatre ans le répertoire de la compagnie mais nous gardons la direction. Ça permet des coproductions et des échanges artistiques et financiers entre le Land et la France, entre Amsterdam et Marseille, ce ne serait pas possible autrement. Il y aura deux nouvelles créations sur des musiques de Mahler, Extrêmalism n’a été possible que parce que c’était une coréalisation, avec des financements publics des deux pays. Les échanges d’artistes surtout sont importants, ça nous permet de faire connaître de jeunes artistes hollandais ici et réciproquement, avec un réseau aux Pays Bas, c’est très productif .

Merci beaucoup Emio Greco.

Propos recueillis par Jean Barak

Renseignements au ballet-de-marseille.com  réservation au 04 91 327 327

 

Emio Gréco Pieter Scholten

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