Man Ray et la mode

02/03/20 par  |  publié dans : A la une, Arts, Expos, Photographies | Tags : , , ,

Un Génie précurseur de la photographie contemporaine au Musée Cantini de Marseille

Ce samedi 29 février je me suis rendue en compagnie du photographe Jean Barak à l’exposition d’un de ses photographes préférés, Man Ray, que les initiés ne peuvent que connaître et apprécier. En parfaite novice, j’avoue n’en avoir jamais entendu parler en vingt ans d’existence.

Cet intérêt s’est éveillé à la découverte d’une photographie intrigante de l’artiste ; une affiche en pleine rue représentant une mannequin, jolie, apprêtée, raffinée, avec un maquillage délicat mettant en relief la finesse de ces traits et une robe luxueuse. La photographie dégage une délicatesse quasi parfaite, si ce n’est que le mannequin est allongée dans une brouette. Pas sur un fauteuil en cuir ni un canapé en velours, encore moins sur une chaise avec un coussin de soie, mais une brouette en bois dont l’intérieur est capitonné de tissus rouge. Le poster n’affiche délibérément qu’une partie de la photo, laissant croire que le charme qui en émane est complet, par la beauté du mannequin, sa pose et ses vêtements. Il n’en est rien, son charme se décuple à mesure que l’on saisit le paradoxe : robe, bijoux luxueux et allure raffinée face à un objet désuet sans valeur, un modèle digne d’un grand défilé de mode installé dans une brouette.

A l’exposition de Man Ray au musée Cantini, nous pûmes revoir cette impressionnante photographie en noir et blanc, mais pas seulement … sur une estrade, face à une magnifique robe Chanel ornée de froufrous, se trouvait la brouette en bois avec son tissu rouge, comme cherchant la contradiction en la mettant à quelques pas d’une robe coûtant une fortune. Je reste admirative devant cette photographie, c’est la première fois que je découvre Man Ray, guidée par les explications de Jean Barak. Elle reflète son génie, il faut être doté d’une intelligence spéciale pour avoir l’idée de rendre une photographie accrocheuse avec un paradoxe. Je reste fascinée par le charme du mannequin, la grâce de la position de ses mains aux doigts manucurés, de son maquillage, robe, bijoux, coiffure, regard perdu dans le vague et port de tête altier appelant moult interprétations.

Le musée, ancienne maison de Jules Cantini, sculpteur et mécène dont le buste trône dans le hall d’entrée, accueille les photographies de Man Ray au rez-de-chaussée. Dans le hall d’entrée, une courte biographie l’introduit, sur le mur à côté domine un grand couplage photographie-peinture faisant honneur au surréalisme : la photographie en noir et blanc d’un mannequin gracieusement allongé sur un canapé au-dessus duquel une peinture représente des lèvres maquillées, nageant dans un ciel bleu. Un couloir à côté mène à l’exposition et constitue notre porte d’accès au monde excentrique et distingué de Man Ray. Sur les murs, ses œuvres encadrées sont soigneusement alignées les unes à côté des autres avec des descriptifs relatant leur histoire ou les interprétant de façon à nous rapprocher de ce que leur auteur essaye de nous faire ressentir. Un minois de femme dans des couleurs marrons orangées, sous de petits cercles symétriques, laisse supposer qu’au moment de développement de la pellicule, cette dernière fut volontairement exposée -voire surexposée- à la lumière, qui lui est parvenue filtrée à travers une grille dotée de minuscules cercles. L’exposition de la pellicule à la lumière est un procédé qui s’appelle la solarisation, y avoir recours est contraire à la « bonne méthode » de développement des pellicules, consistant à les confiner dans un endroit à l’abri de toute source de lumière.

Des mannequins posent dans des vêtements apprêtés ; robes chics, maquillage, bijoux, chapeaux et chaussures hors de prix. Une riche et jeune comtesse pose dans une photo-portrait où l’on distingue ses traits exceptionnels car imparfaits, mais elle n’en demeure pas moins en accord avec les autres, un petit front agrémenté de sourcils bien dessinés, surmontant de grand yeux mis en relief par leur maquillage, un petit nez aplati en harmonie avec une bouche en cœur, des lèvres colorées, sûrement en rouge pourpre dont le noir et blanc de la photographie accentue la puissance. De façon sciemment négligée, elle porte un béret sur le côté, orné d’un grand bijou qui nargue le collier de perles qu’elle a au cou. Son visage est impassible.

D’autres mannequins, d’autres corps et visages, d’autres vêtements, d’autres histoires : une reine en personne figure sur une photographie, en costume de poisson lors d’une fête organisée chez elle ; Catherine Deneuve pose en fixant l’objectif, une esquisse de sourire sur le visage, assise confortablement dans l’atelier de Man Ray, au milieu de ces créations pour le moins étonnantes. En effet, son atelier regorge d’objets inventifs et inhabituels. Les plus impressionnants sont un fer à repasser à la pointe parsemée de clous et une machine à coudre avec une roue qui ressemble à un chargeur rotatif de mitraillette. Il y a aussi un mannequin, objet qu’il s’est permis d’orner à sa guise, avec des perles aux coins des yeux et aux aisselles, des ampoules dans les cheveux, un foulard noué sur le ventre sur lequel il a inscrit la phrase : « Adieu foulard ».

En outre, au fur et à mesure de notre découverte de ses œuvres, nous tombons sur des objets à l’excentricité sans pareille : des boucles d’oreilles en bronze en forme de trompettes et des lunettes de soleil également en bronze, avec à la place du verre une spirale qui leurs confère un air de lunettes d’hypnotiseur.

Le parcours et le talent de Man Ray sont au-delà du prévisible. Outre créer des objets d’art, il les dessinait et demandait à des artisans de les lui fabriquer pour les installer dans son atelier. Il cumulait la prise de photographie de tous types à la création artistique et, outre de se consacrer à la prise de photos ordinaires ou rattachées à la mode, l’on découvre qu’il a tâté de la publicité avec brio. Une photographie accrocheuse a servi durant une campagne publicitaire pour mascara ; elle montre un bel œil maquillé, aux cils longs et fournis, allongés au mascara, quelques larmes semblables à des perles luisantes coulent de cet œil, mais l’on a l’impression que ce sont les longs cils qui les empêchent de tomber. La photographie s’appelle « Les larmes ». Plus loin, on trouve une de ses photographies célébrissimes, « Le masque ». Une jolie femme aux cheveux attachés, aux traits presque parfaits dont la beauté est rehaussée par un maquillage prononcé, tient en l’une de ses mains un masque africain, sur une table où est posée sa tête à elle, yeux clos, exactement comme ceux du masque. En contemplant la photographie l’on ne pourra passer à côté de la grande ressemblance entre la femme aux traits indifférents et l’objet inanimé qui n’exprime que neutralité. À sa gauche, une autre photo de la même femme avec le même masque, elle est assise, yeux ouverts et traits expressifs d’une certaine agressivité, masque tenu éloigné du visage. Le contraste entre les deux est tellement frappant qu’on ne peut s’empêcher de persister à les comparer.

Les murs du musée regorgent de photographies de mannequins anonymes ou connues, de nationalités, couleurs et « races » dissemblables. Man Ray a fait poser et a photographié des femmes à la célébrité foudroyante telles que Kiki de Montparnasse, Lee Miller, Marie-Laure de Noailles, Sonia Colmer, Nimet Eloui Bey, la Comtesse de Beauchamp, Elsa Schiaparelli, Bettina Jones…

Son choix de modèles transcende toutes les barrières de langue, de « races » et de couleurs, il semble être l’un des premiers de son époque à faire poser une femme de couleur, une guadeloupéenne à la peau foncée, au sourire permanent, qui fut par la suite adoptée par ses confrères qui firent appel à elle en tant que mannequin. À côté d’une série de photographies sur lesquelles elle pose, rayonnante, parée de bijoux apparemment faits-main, se trouve un descriptif sur lequel l’on découvre la perception de Man Ray et les raisons l’ayant poussé à tomber sous son charme. Ses propos s’apparentent à: « Elle est toute simple. Elle sourit, danse, rit et nage sous le soleil ». Dans une collection dans le thème du nu, parmi tant de femmes, il a fait poser son épouse, une femme à la beauté frappante, sollicitée par plusieurs photographes en tant que modèle.

A propos de nu, Man Ray avait une collection de photos qui ne fut jamais publiée de son vivant. Le musée Cantini nous fait le plaisir de l’exposer sous forme de film et l’on voit des mannequins poser nues devant sa caméra, pour la plupart souriantes. Debout, sur l’herbe, dans un lit, sur un tabouret, dans l’encadrement d’une porte ou devant une fenêtre. Blancheur des corps contre noirceur des cheveux et gris de l’arrière fond, il en est ainsi pour l’ensemble des photos, exception faite de celles où posent deux mannequins de couleur dont on distingue la peau basanée à travers le noir et blanc de la photographie. Bras au-dessus de la tête et hanches mises en relief par un pied légèrement relevé, bras le long du corps et genoux confortablement posés sur un tabouret couvert d’un drap, bras à l’arrière du corps, soutenus par un support, mannequin aux yeux perdus dans la contemplation d’une fenêtre. Les poses diffèrent à chaque fois et l’on ne se lasse pas de parcourir ces photographies et de les redécouvrir.

Entre les collections de chaussures, robes et bijoux, vous pourrez admirer des chaussures féminines à talon, en cuir noir, ornées d’un grand bijoux au milieu, à l’allure de pierre précieuse. Sûrement un dessin de Man Ray qu’il a fait réaliser par un créateur célèbre.

Outre la robe Chanel faisant face à la brouette, il y a deux autres robes non moins impressionnantes. L’une est une robe longue noire sans manche ornée de plumes de marabout aux chevilles, l’autre est une robe longue également, rose, avec des bretelles en perles et des froufrous remarquables.

Le visiteur ou la visiteuse du musée pourra, si le cœur lui en dit, se permettre de dégainer son téléphone portable et de prendre en photo les photographies où objets qui lui plaisent, afin de pouvoir les regarder chez soi. Pour ceux et celles qui apprécient la photographie et la mode, personne ne sera déçu. Il ne vous reste que six jours pour la découvrir, jusqu’au 8 mars.

Lila Règnier

Lila Rénier
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