Patti Smith à la Fondation Cartier

01/05/08 par  |  publié dans : Arts, Expos | Tags : ,

« L’intimité est privé jusqu’au moment où on décide de la partager » peut-on lire, faute d’orthographe comprise, sur un des murs de la pièce qui sert de ‘livre d’or’ à l’exposition des photographies de la rockeuse américaine Patti Smith. Cette remarque d’un visiteur est très juste, et dit bien ce que l’exposition ne montrera pas : des photographies dignes d’un quelconque intérêt artistique. Parce que tout le monde n’est pas artiste, et qu’un artiste doué dans un domaine ne l’est pas pour tout.

Mais alors, que voit-on dans cette exposition, intitulée Land 250 en référence à l’appareil photo Polaroïd utilisé par la ‘marraine du punk’ ? Une accumulation d’objets, photos, dessins, manuscrits, et des films et installations un peu répétitifs.

Lors de l’inauguration de l’exposition, Patti Smith a déclaré aux journalistes : « Cette exposition est une porte ouverte accueillant les gens dans mon monde. C’est juste pour partager mes amis, ma famille, mes mentors… c’est le commencement d’un dialogue avec les autres. » Le problème, c’est que l’exposition ne livre absolument aucune clef pour comprendre et entrer dans ce monde, notamment parce qu’il n’y a absolument aucune légende à aucune photo ni à aucun objet exposé. Il faut lire le livre de l’exposition pour avoir droit aux titres des photos. Et accessoirement pour savoir ce qu’elles représentent.

Soit une photographie exposée a un intérêt artistique en elle-même, auquel cas la légende peut être superflue, soit elle a un intérêt documentaire, auquel cas il vaut mieux indiquer ce qui est représenté, pour que le public puisse comprendre ce qu’il voit. Les petits formats présentés ici sont manifestement de la deuxième catégorie, mais ils sont traitées comme si ils étaient de la première. La plupart des clichés représentent des objets ou des lieux chargés de sens pour la chanteuse et poétesse : le lit de Virginia Woolf, la fourchette et la cuillère d’Arthur Rimbaud, etc. Encore faut-il le savoir. Car ces photos restent muettes. Le visiteur qui n’a pas reconnu la fourchette de Rimbaud ne comprend vraiment pas l’émotion de cette photographie triviale, et peut-on lui en vouloir ? Il y a aussi des photographies de personnes, et là, on a souvent droit à des séries de photos, sans tri, la ‘bonne’ et les ‘floues’, les ‘bougées’. Des flous ‘artistiques’ vides de sens et d’esthétique. Enfin et surtout, il y a les photos de statues. Beaucoup de photos de statues. Surtout des statues de tombes. Et au bout d’un moment, les angelots des cimetières, c’est fatiguant.

Allez, sauvons deux ou trois clichés. Une des photos du buste de William Blake rend la statue vivante par la chaleur de la lumière, on ne sait pas s’il s’agit d’un être de chair ou de pierre, c’est saisissant et émouvant. On va garder aussi une photo de Notre-Dame de Paris, ou plutôt son reflet, de nuit, légèrement bougé, et la cathédrale devient comme spectrale, fantomatique. Enfin la photo de l’affiche promotionnelle de l’exposition, celle de l’âne seul sur un chemin, qui résume bien l’ambiance générale : une grande solitude, mêlée à un peu de tristesse.

Mais l’exposition ne présente pas que des photographies. Il y a aussi des objets : un caillou, un reçu d’une nuit d’hôtel à Paris daté de 1973, un appareil photo, des crayons, un gant blanc de photographe, tout ça ne vous dit rien ? Normal. Il fallait savoir que le premier a été recueilli au bord de l’Ouse, à l’endroit précis où Virginia Woolf s’est noyée, que la nuit passée à l’hôtel, c’était juste avant que Patti aille à Charleville sur les traces de Rimbaud, que l’appareil photo est celui qui a servi à prendre tous les petits clichés alignés sur les murs de la salle (bon d’accord ça c’était moins difficile à deviner), pour les crayons je suppose qu’ils sont sensés avoir servi à faire les dessins exposés (ils avaient l’air bien neufs quand même). Et pour le gant je me pose toujours la question.

Venons-en à ces dessins justement. De prestigieux musées ont fait l’acquisition des dessins de Patti Smith depuis plusieurs années, depuis le début des années 80 pour le MoMA de New York, et plus récemment Beaubourg, notamment. Au risque de passer pour un rustre, je dirais que ces dessins ressemblent à des dessins d’enfants. Ce sont des enchevêtrements de traits de couleur, des traits fins, violents, tremblants. Ces traits forment des portraits, ou illustrent souvent des thèmes religieux,un thème toujours très présent dans le travail de la mamie rockeuse. Un dessin a toutefois retenu vivement mon attention, représentant une scène de fellation explicite et sur lequel était écrit : « Symbolism – Symbolism is art not shot » (« Symbolisme – Le symbolisme est de l’art non tiré »). Ce rapprochement entre la trivialité et le symbolisme m’a frappé, laissant entrevoir une piste de réflexion intéressante. Une lueur pour s’orienter dans le monde de Patti Smith. Mais il n’y a décidément pas beaucoup de lumière dans cette exposition.

Enfin il y a de nombreuses projections vidéos, dont l’une co-réalisée par Patti Smith dans l’installation en hommage à René Daumal. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je lus, en sortant, les dates de réalisation des films projetés : presque aucun n’est plus ancien que 2007. On les croirait pourtant tous sortis des années 70, comme si ni le clip, ni l’art vidéo, ni le cinéma expérimental n’avaient déjà fait le tour de ces road movies dans les paysages urbains, ou de ces diptyques vains. Deux écrans côte à côte montrant l’un et l’autre la main de Patti Smith écrivant sur des carnets, c’est bluffant d’ennui et d’ineptie. Sans parler des reconstitutions de son voyage de 1973 à Charleville, où elle se met en scène : elle en larmes sur les sentiers de Rimbaud trente ans après, mais cette fois-ci sous l’œil de la caméra, pour que le public de l’exposition puisse voir sa douleur et sa grande sensibilité d’artiste. On est entre le pathétique, le malsain et le grotesque. Et plus près du grotesque.

Un visiteur a écrit dans la ‘salle-livre d’or’ : « I find Patti Smith’s video works to be pretentious and not very deep. – G.K. » (« Je trouve que les travaux vidéo de Patti Smith sont prétentieux et peu profonds. – G.K. »). C’est radical, mais pas complètement faux. Et c’est finalement cette salle (rebaptisée « Chapelle Sixtine » par un visiteur semble-t-il) qui résume le mieux l’exposition, qui en contient son essence et son résultat. Dans cette petite pièce, les gens ont le pouvoir, pour reprendre les paroles d’un tube de la rockeuse. Tout le monde peut écrire ce qu’il veut. Au final, cela ressemble à des toilettes de bar, l’odeur en moins : des dessins plus ou moins sophistiqués, des phrases profondes d’auteurs inconnus ou anonymes, des numéros de téléphones de filles ‘ouvertes’… Patti Smith a conçu l’exposition comme « un ensemble qu'[elle] espère tonique, inspirant, qui donne aux gens l’envie de produire à leur tour leurs propres œuvres ». Et les gens ont commencé par cette pièce, qui comme celles consacrées à la rockeuse sexagénaire, oscille entre vacuité, vanité et profondeur, entre tripes exhibées et prétention injustifiée, entre trivial et sublime.

Si Patti Smith voulait nous ouvrir une porte vers son monde intérieur, la porte est béante, mais elle a oublié de mettre de la lumière sur notre chemin. C’est dommage. Patti Smith est une grande rockeuse, une belle poétesse, mais ce n’est pas à la Fondation Cartier que vous pourrez vous en rendre compte.
Post Scriptum : Mes notes et mon billet d’entrée s’élèveront bien au rang d’œuvres d’art ? Pas besoin de les légender.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

2 commentaires

    marlène  | 06/05/08 à 10 h 21 min

  • J’ai bien aimé ton article, en revanche, toi tu n’as pas aimé l’expo…
    au fait, c’est quoi le rapport avec Virgina Woolf, c’est une fan?

  • Vincent  | 06/05/08 à 23 h 58 min

  • En effet elle est une grande admiratrice de Virginia Woolf. D’ailleurs, la première des soirées organisées par Patti Smith autour de l’exposition, a eu lieu le 28 mars, pour célébrer le 67 ème anniversaire de la mort de la romancière anglaise.

Laisser un commentaire