Ainsi donc, la Vitesse

01/09/09 par  |  publié dans : Carnets

L’été, la Corse, le soleil, la rivière, la lecture et tout ça…

Puis un après-midi de grosse chaleur, il m’a fallu lire: “Le baroque religieux corse” de Nicolas Mattei, édité chez Albiana. Une espèce de pavé de 500 pages, mais attention intéressant le pavé.

Puis page 69 j’ai pu y lire:

« Une visite pastorale est celle effectuée périodiquement par un évêque dans son propre diocèse. Prévues par la concile de Trente, recommandées par Charles Borromée, ces visites sont souvent difficiles dans une Corse ou les moyens de transports et les possibilités de circulation sont réduits à leur plus simple expression. Rappelons Pietro Morati indiquant pour le diocèse de Mariana, 3 jours de marche pour aller de Bastia a Venzolasca, quatre pour se rendre à San Giovanni di Moriani ou à la Porta d’Ampugnani, cinq pour la piève d’Orezza. »

Trois jours au lieu de trente-cinq minutes aujourd’hui, quatre jours au lieu d’une petite heure, cinq jours au lieu de deux minuscules heures. Heureux les évêques de 2009 !

Au-delà du fait que l’Eglise et ses hommes soient les maîtres du temps et que l’application des résolutions conciliaires doivent s’appliquer au détriment des mollets sacrés, l’évolution de ces temps de transports en même pas cinq siècles pose la question de la place de la vitesse dans le monde “moderne”.

Il faut imaginer l’évolution de la vitesse: sur les voies romaines, ont évoluait d’environ 100 km par jour ; au début du XIXe d’environ 250 kilomètres par jour et au début du XXe de 1200 kilomètres dans le même temps. Aujourd’hui, quelques heures suffisent à un concorde volant cahin-caha pour faire le tour de la planète.
Une telle évolution (alors que l’espèce humaine n’a, sur la même période, que très peu évolué dans ses attributs physiques quelques centimètres par-ci, quelques années de plus par là…) repose essentiellement sur la technique. Précisément sur une acceptation jungérienne de la technique: “Car toute technique n’est que machine, que hasard, le projectile est aveugle et sans volonté” (La guerre comme expérience intérieure) – “Au sommet de la tour, d’où j’embrassais du regard la voie ferrée, les routes encombrées de voitures en marche, les aérodromes… je sentis surtout que le passé ne doit pas m’échapper et me fis le serment de ne plus jamais oublier désormais ce que je dois aux aïeux.” (Jardins et routes). La vitesse (au même titre que la technique) n’est que fille des anciens : les romains épuisés de monter massacrer de l’ostrogoth, les mollets usés des évêques corses, les cadavres des conquistadors de l’aéronautique perdus dans tel morceau d’océan…

Pour le moderne, la vitesse est une réalité et un outil absolu, pour l’ancien elle était une abstraction… Triomphe du moderne : ces inconscients se sont mis à écouter Marinetti, mais à moitié : “La splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse.” (Manifeste du futurisme). Ils ont admis la beauté de la vitesse mais aucunement comme un enrichissement de la “Splendeur du monde”. Alors les transports sont devenus rapides, terminées les durées franchouilles du XVIe siècle, bonjour DS, Twingo, Passat et autres BMW à fond les ballons sur nos routes et autoroutes (jadis exaltées pour leurs capacités stratégiques, aujourd’hui admirées pour leurs capacités à poser le cul du CSP+ au plus tôt sur les plages de Golfe Juan).

Il fallait bien que cela cessât ! Que la liberté d’aller vite cessât ! Souvenons-nous du “triomphe des modernes”…

Ainsi donc des idiots se sont mis à boire au volant, d’autres à rouler bien plus vite que ne le leur permettaient leurs aptitudes au pilotage de machines dénuées de tout intellect. L’État dans sa grande sagesse a donc décidé de priver ses petits protégés de liberté et de les forcer à conduire comme les services des ministères de la santé et des transports l’avaient décidé. Et pour bien faire comprendre aux honnêtes citoyens qu’une BMW série 7 ne roulerait qu’à 90 km/h en rase campagne on a fait de la prévention…

C’est par là que ça se passe: http://www.preventionroutiere.asso.fr/depliants.aspx#

On vous le dit: “Dangereuse la vitesse”. Comme on vous le dit dans d’autres domaines: “Dangereuses les armes”, “Dangereux le tabac”, “Dangereux l’alcool”, ‘”Dangereuses les partouzes”..

Puis toutes ces informations, elles marchent. La preuve: Michel reprend des pâtes. Donc on va continuer hein !

C’est à se demander si les frères Wright, Panhard ou Gagarine auraient eu l’autorisation spéciale de reprendre des pâtes étant donné leurs comportements aventureux. Autorisation délivrée dans un sombre bureau, par un obscur fonctionnaire digne des plus belles séquences du Brazil de Gilliam.

Aujourd’hui, la vitesse est objet de toutes les attentions. On loue Schumacher sur sa machine rouge, on canonise Usain Bolt pour ses glorieuses enjambées, on admire le TGV qui va si vite. Mais on en reste assurément au stade de la simple technique : toutes ces choses sont extraordinaires parce que techniquement ultra maîtrisées et conscientisées, on ne veut surtout pas prendre le risque de s’écorcher en prenant le train et on ne veut pas qu’un accident de chaussures viennent mutiler la fusée Bolt.

Humainement l’attitude est bonne, je veux dire c’est peut-être la seule valable, mais pour l’espèce humaine, rarement rassasiée et toujours soucieuse d’aller voir derrière la montagne, de brûler ses navires sur les côtes mexicaines ou d’arriver la première dans la stratosphère, il est nécessaire de laisser s’exprimer le projectile jungérien aveugle et sans volonté. Plus que jamais dans le domaine de la vitesse, un dépassement de la technique est essentiel pour retrouver la beauté nouvelle de la splendeur du monde si chère à Marinetti.

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