Haïti chérie

02/03/09 par  |  publié dans : Carnets, Voyages

A l’origine de cet article il y a une lettre, une lettre de valeur, la main d’un homme sûr et vertueux s’est appliquée à l’écrire. Ce cadeau est un cadeau du ciel, un cadeau comme seuls savent les faire les insulaires et ceux qui ont l’âme pure.

“On se pose toujours des questions. On ne fait jamais confiance. On a des doutes sur tout. On est tous des pessimistes. On ne s’entend jamais. Difficile à croire en cette phrase sur notre drapeau qui dit “L’union fait la force”. C’est à se demander si la phrase n’est pas la raison même de tous ces sentiments et ces interrogations qu’on a vis-à-vis de l’autre. On représente tout le contraire du message qu’elle fait passer. […] Négritude… Aigritude… Inaptitude… sont ils synonymes? Peut-on juste classer le peuple haïtien comme une bande de noirs aigris et inaptes? […] Difficile à croire qu’aujourd’hui, la MINUSTAH nous surveille encore, chez nous, parce qu’on est un peuple bien “spécial”, et qu’on est incapable de gérer notre situation nous mêmes. […] Oui, on admet être haïtien, mais il faut aussi admettre que des fois ça fait mal de l’assumer.”

Je suis actuellement coordinateur de projet à l’international dans l’organisation d’un événement footballistique. La tournure des choses est plutôt néfaste et la main de cet homme, de cette lettre est l’une de celles que je dois saisir et utiliser afin de faire aboutir le projet.

Ainsi il est question d’Haïti, de ce bout de terre sur l’île d’Hispaniola.
Haïti, tout le monde s’en fout, il y a des raisons à cela. La première est qu’Haïti est un pays libre et indépendant, c’est la raison la plus juste. La seconde est qu’Haïti est la première république noire indépendante. République d’esclaves révoltés. Ciment de la révolte : le culte vaudou.

La particularité d’Haïti est d’être une zone particulière d’une île, un point de passage. Hier lorsque les blancs débarquaient leur marchandise : les noirs, ils ne s’attardaient pas longtemps sur ce lieu. Les plus braves restaient et ont contribué à faire de cet endroit La perle des Antilles. Dans chaque malheur il y a du bon, ici le vaudou et la représentation que se faisaient les noirs du blanc, de ce personnage haï et divinisé. Une culture populaire haïtienne dont voici quelques points fondamentaux :

– Les formes : Les vaudouisants tracent au sol avec du sel ou de la farine, des Vévés. Des formes qui a priori peuvent paraître étranges et dont pourtant le rôle ethnologique est limpide : c’est la porte par laquelle les loas (esprits) entrent dans la cérémonie. L’intérêt culturel serait limité si le problème était si simple. Mais voilà, l’esprit des formes des vévés n’est pas sans rappeler d’autres formes ; les fers forgés qui servaient de porte d’accès aux propriétés des colons et maîtres de l’Haïti “française”. Précisément dans le rite vaudou haïtien, les esprits passent par les mêmes portes que jadis les maîtres utilisaient.

Photo prise lors d’un pélerinage à Saut d’Eau, une ville sainte du culte vaudou.

– Les sons : Lorsque l’on se penche cinq minutes sur la musique populaire haïtienne, on comprend qu’elle est le fruit (comme toute musique du nouveau monde) d’un mélange. Mais je suis ici ébahi devant le talent, la droiture, la vertu. La musique traditionnelle haïtienne est de cet ordre ; en plus d’être un hommage au rite vaudou. Lorsque j’ai écouté pour la première fois “Fond-des-Nègres / Fond-des-Blancs”, j’ai été époustouflé par l’interprétation des musiques et ces voix ici posées et là criées dans un créole si propre qu’un francophone en comprend immédiatement la substance. Puis j’ai repris l’album, j’ai torturé et examiné la pochette, comparé les titres des chansons : “Viej mirak Sodo” (La vierge et le miracle à Sodo), “W’ap karessé lo” (Je le Caresse), Quadrille, Menuet, Contredanse etc… avec leur contenu musical. Le musicologue vulgaire n’y verrait rien de particulier et s’entendrait sur un quelconque phénomène sociologique ; c’est avec l’approche d’un Rebatet que je me suis attardé sur le contenu de ces musiques. Elles sont d’essence rythmique nègre et païenne, de composition typiquement occidentale et d’interprétation profondément maniériste. Le baroque empirique de la musique populaire haïtienne est révélateur de cette interaction entre l’ordre supérieur des blancs et l’ordre syncrétisé de noirs haïtiens.
En matière de sons (mais il en est de même en matière d’image) les “détournements” de nos pseudos artistes du XXème siècle font bien pâle figure et semblent arriver bien tard dans l’histoire de l’art par rapport au génie haïtien.

– Le créole, ou plutôt un point frappant du créole haïtien : l’utilisation du “Monsieur” / “Misyé”, qui n’est pas la désignation d’une personne basée sur un statut mais le moyen le plus courant de définir son interlocuteur. Il n’y a qu’un pas à franchir pour sur-interpréter le terme, je m’y colle volontiers. Pendant des décennies les esclaves ont du utiliser le “Monsieur” pour s’adresser aux maîtres ou à leurs sbires. Avec la “libération” politique, c’est comme si l’utilisation du mot devenait un moyen de définir l’autre comme un “maître”. L’utilisation du mot pourrait bien être le témoignage de l’égalitarisme et du relativisme (le vaudouïsant appelle “mysié” le Hougan – l’officiant – ou le Loa, il appelle “madam” la Mambo ou le Loa aux attributs féminins).

Ces quelques exemples ne se veulent pas des vérités, mais je les prends comme autant de preuves de ce qui a mené à l’Haïti d’aujourd’hui, attraction/répulsion du blanc et de ses attributs (la porte, la musique, la définition de l’autre et de son statut), relativisme, violence et volonté d’être farouchement libre. La lettre même de mon ami se trouve dans le même registre, il ne veut pas de MINUSTAH mais n’entrevoit aucune autre solution, négritude/aigritude, les mots sonnent et s’entrechoquent… Les Haïtiens sont des gens à la finesse impalpable et à l’intelligence rare.

Nul ne sait ce qu’il va advenir de ce pays ; certains (j’ai tendance à croire que sans le savoir ils sont majoritaires) regrettent Papa-Doc. Nul ne sait combien de temps cette terre de sacré et de merveilleux (cette île Magique écrivait Seabrook) va devoir payer le prix de sa légitime fronde envers un système politique moralement assez peu acceptable mais pourtant diablement efficace.
En tentant de devenir ce qu’on attend d’elle – un pays qui se plie au canevas occidental- cette terre perd petit à petit ce qui faisait son essence (catholicisme vaudouïsant chassé par le protestantisme, terre fertile ruinée par le charbonnage artisanal, population francophone – certains des plus grands poètes francophones de la fin du XIXème et du XXème sont assurément haïtiens – tachée d’anglophonie à tous les étages).

Un éditorialiste haïtien – penseur médiocre, idéologue patenté – m’expliquait, en criant au scandale, qu’aujourd’hui la tombe de Pierre Cheriza est une motte de terre surmonté d’une croix de bois. J’ai longtemps pensé que c’était anormal. En arrivant à la fin de cette article, je me dis que ce musicien de génie est peut-être plus à sa place sous cette terre d’Haïti, avec pour seul hommage sa musique, sous ce qu’il reste de bois dans ce pays plutôt que dans un pompeux mausolée bolchévisant.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire