Ils rêvent, on joue

07/03/11 par  |  publié dans : Carnets, Société | Tags :

Cannes. On connait son festival international du film, et son Midem à paillettes (plus pour longtemps, chuchotent les mauvaises langues). Moins son festival des jeux : jeux de société, jeux de construction, jeux traditionnels, jeux vidéo, le premier de son genre en France en terme de fréquentation. 150 000 personnes s’y pressent sur 3 jours, dans un Palais des festivals beaucoup plus accessible que d’habitude. Familles avec poussettes, fans de jeu de rôles, pas mal de retraités aussi, investissent les stands pour des parties de jeu dont il n’est pas rare que les créateurs expliquent eux-mêmes les règles – quand ils ne discutent pas avec un éditeur pour tenter de vendre leur dernier prototype. Le tout dans une ébullition bon enfant mais pas gnangnan, et surtout sans chichis aucun. C’est qu’en dehors des Mattel, Ravensburger et Monopoly, l’industrie du jeu est une affaire d’artisans passionnés, comparable au milieu du livre. “On le fait par plaisir, très peu en vivent”, nous a affirmé Ludovic Maublanc, co-créateur avec Bruno Cathala de 9 jeux jouissant d’une certaine notoriété (10 000 ventes de leur “Cyclades” en 1 an). “Aujourd’hui quand un jeu dépasse les 5000 exemplaires c’est un succès”, confirme Bruno. “A l’échelle des grands distributeurs, c’est ridicule, mais pour nous c’est significatif d’un vrai succès d’estime”.

Délaissant les jeux vidéo ou la foire à la culture manga – qui, avec ses dvds des Chevaliers du Zodiaque et ses sacs Pucca, n’avait pas grand chose à faire là, sauf alimenter malgré elle les a priori puérils – nous avons choisi d’aller voir du côté de ces créateurs rêveurs, à la poursuite de cet art délicat qui permet à tout un chacun de retrouver son âme de môme entre deux lancers de dés. Rencontres et interviews au Festival International des Jeux de Cannes de février 2011.

Le jeu communautaire

Raphaël, créateur du jeu Sporz en auto-entrepreneur, avec Julie, chargée “de la communication, de la logistique et de la compta”. Dans la vie de tous les jours, ils sont doctorants à Montpellier. Raphaël a “levé des fonds” pour produire 1000 exemplaires de Sporz. Ils en ont vendu 250 en 2 mois.

“Sporz, c’est un jeu ambiance nanar des années 80, on est dans un vaisseau spatial qui fuit une terre ravagée par un virus, mais un membre de l’équipage est lui-même infecté et contamine peu à peu les autres. Il faut trouver les malades pour se débarrasser du virus. C’est un jeu de conversation avec un cycle jour, dédié à la discussion, et nuit, pour l’action et les décisions. Il y a une part de bluff comme au poker, on peut lancer des rumeurs, des mensonges… en tête à tête ou en petits groupes. Ça permet aux plus timides de s’intégrer dans la partie. Je suis joueur de Paint-Ball, avec son mode de jeu où quand on se prend une balle, on change de camp. J’ai voulu adapter ces règles sur un jeu de type Loup-Garou et c’est de cette manière informelle que son nées les premières parties. Le jeu existe depuis 2004, il a été testé grâce a des communautés très actives à Paris et Lyon, et là on sort tout juste la version officielle, intégralement faite en France. Sortir un petit jeu comme ça, c’est pas facile mais exaltant. On est surpris par les bonnes volontés des gens qui donnent un coup de main sans rien demander en retour. L’illustratrice a simplement demandé que sa signature apparaisse. On a 6 points de vente et deux contrats de distribution. La semaine prochaine, 80 boîtes partent au Québec”.

En savoir plus sur Sporz

Le jeu marketing mais polémique, dérivé d’un produit pas encore sorti

Robin Dahu créateur du jeu “Au revoir les fonctionnaires” de Noeux Les Mines (62), accompagné de Pierre Olivier Lesur, graphiste : “J’ai une vision”.

A gauche, Robin Dahu, à droite, Pierre Olivier Lesur

“J’ai écrit un one-man show basé sur mon expérience de fonctionnaire, Au revoir les fonctionnaires, l’histoire d’un cadre qui en a déjà marre au bout de huit ans de métier. J’en ai fait un scénario de long-métrage, qui devrait se tourner d’ici 2012. Entre les répétitions de l’un et la préparation de l’autre, je m’emmerde, donc j’ai adapté ma vision en jeu : “5 millions d’amis”. Je me suis rendu compte que mes collègues connaissaient mal le statut de fonctionnaire, qui a changé 25 fois en 25 ans au gré des parutions au Journal Officiel. Je me suis dit, pourquoi pas faire un jeu qui réunisse tout le monde sur le sujet avec humour, tout en satisfaisant à certains lieux communs avec des trucs piquants et éducatifs sur ce qui finalement fait partie du patrimoine. On suit la vie d’un fonctionnaire, de l’entrée au concours à la retraite, avec des primes, des sanctions, des questions, des anecdotes… ce n’est pas un recueil de blagues. Même si ça peut partir dans tous les sens – il ne vaut mieux pas y jouer après le digestif – on apprend des choses. Par exemple, qui sait que la prime d’une infirmière pour participer à une autopsie est de 46 centimes ? En fait, on tord le cou à des idées reçues, et on fait un baroud d’honneur aux fonctionnaires qui vont disparaître, vu tout ce qui se passe en ce moment…”

Infos sur le one-man show, le film, le jeu 5 millions d’amis

Le jeu de société geek, à l’heure du numérique

Stéphane Maurel, développeur / adaptateur sur Ipad du jeu de stratégie “Cyclades”, créé par Ludovic Maublanc et Bruno Cathala, sortie imminente sur AppleStore : “Être passionné ne suffit pas”.

de dr. à g.: Bruno Cathala, Stéphane Maurel, Ludovic Maublanc

“Tout le monde sait faire un peu de programmation aujourd’hui, et tout le monde se lance dans le portage [adaptation] de jeu sur l’Iphone et L’Ipad… beaucoup espèrent faire fortune et se ramassent ou ne vont pas jusqu’au bout. Être passionné ne suffit pas : il faut être maniaque. Il faut respecter le jeu d’origine, travailler son ergonomie, le son… pour Cyclades, depuis août dernier, j’ai tourné à 12 heures par jour pendant 4 mois, et les 2 derniers mois entre 4 et 6 heures par jour – car entre temps j’ai retrouvé du travail après une période de chômage. Bref, je ne gagne rien sur ces adaptations. Ce qui me rapporte ce sont les jeux créés directement pour l’Ipad. Et encore, les bons mois, ça me paie un Smic.

J’ai débuté dans le milieu des jeux de société il y a un an jour pour jour, au festival. Je suis allé voir Bruno Cathala en lui disant “J’ai 44 ans, 30 ans de développement derrière moi, et j’adore ce que vous faites. Je veux faire un truc avec vous sur Iphone, je vous demande rien, juste des droits d’auteur”. Il a accepté comme un test de me confier l’adaptation de son jeu Kamon. Son verdict : “tu fais du bon boulot, on continue”. Donc j’ai enchaîné avec Cyclades. Maintenant les éditeurs me font confiance. C’est un milieu difficile, il faut faire ses preuves car personne n’en vit ; même les éditeurs ont un deuxième boulot à côté ! Il faut dire que sur une boîte de jeu vendue en magasin 30 euros, l’éditeur touche quelque chose comme 4 ou 6 euros, dont 30 centimes reviennent au créateur. Le distributeur et le magasin se partagent la plus grosse part”.

Cyclades, des éditions Matagot]

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