L’Amérique et ses devises

01/09/08 par  |  publié dans : Carnets | Tags : ,

La devise d’un pays, inscrite sur sa monnaie, signe ses valeurs. Les États-Unis, depuis 1956, en ont plusieurs, trois en latin, et une en anglais.

Les devises latines

Sur le sceau officiel des Etats-Unis, dit le Grand Sceau (Great seal), crée en 1782, figure la devise E pluribus unum, « de plusieurs, un seul ». Sur le revers de ce sceau, dit contre-sceau, figurent deux autres formules latines, Annuit coeptis (« il approuve ce qui a été commencé ») et Novus ordo seclorum (« un nouvel ordre pour les siècles »).
Ces formules peuvent paraître mystérieuses, et donnent beaucoup de grain à moudre aux chercheurs de conspirations. Pourtant, un peu d’histoire permet de les comprendre.
Le 4 juillet 1776, alors que les Treize Colonies d’Amérique prennent leur indépendance de l’Angleterre, le Congrès Continental nomme une commission pour la création d’un Grand Sceau national, indispensable à l’authentification des documents officiels, à la signature des traités internationaux, et surtout à l’identité nationale. Il faudra six ans et trois commissions pour enfin parvenir à une image qui mette les membres du congrès d’accord. Ce dessin final est largement dû à la proposition d’un américain d’origine suisse, Pierre-Eugène Ducimetière (nom qu’il a lui-même américanisé en « Du Simitiere »), proposition qui comporte la devise E pluribus unum. Charles Thompson, secrétaire du Congrès, fusionna finalement trois propositions en une seule, et le Congrès adopta le sceau le 20 juin 1782.

Sur ce sceau, l’aigle tient dans son bec une bannière dans laquelle est inscrit “E Pluribus Unum” (en treize lettres) ; il tient dans sa serre droite un rameau d’olivier à treize feuilles et treize fruits (les treize états veulent la paix), et dans sa serre gauche treize flèches (les treize états se défendront par la guerre) ; il porte sur le ventre un bouclier à treize bandes, sept blanches et six rouges, une pour chaque état ; enfin il est surmonté des treize étoiles (une pour chaque état, on finira par le savoir qu’ils étaient treize), organisées en étoile à six branches. C’est donc de treize états que naît une nation, mais c’est aussi de la diversité des hommes (dans leurs origines, opinions, mœurs) que se fortifie la nation de la Liberté.

Le contre-sceau, lui, représente une pyramide inachevée à partir de son treizième niveau, et surmontée d’un « Œil de la Providence ». La base de la pyramide porte la date de l’indépendance des États (MDCCLXXVI), et deux formules entourent le dessin, une de treize lettres (encore !) autour de l’œil, “Annuit Coeptis”, et une autre en bas, inspirée de Virgile, “Novus Ordo Seclorum”. Cette image symbolise une nation en construction, sous l’Œil de l’Etre Suprême qui « approuve ce qu’elle a entrepris ». Elle porte des valeurs de liberté qu’elle veut étendre à toute l’humanité (un nouvel ordre) dans l’avenir (pour les siècles). Cette idée sera quelques décennies plus tard formulée comme la « Destinée Manifeste » des États-Unis pour justifier la conquête de l’Ouest : ils doivent s’étendre à tout le continent pour être une terre de liberté de l’Océan Atlantique à l’Océan Pacifique.

Cependant les devises latines, mis à part leur présence sur le sceau, ainsi que sur les pièces de monnaie (pour E Pluribus Unum) et sur les billets de banque, n’ont jamais été reconnues comme la devise officielle des Etats-Unis par une loi. Il faudra attendre 1956 pour que cette question soit réglée.

In God We Trust

Avant d’en arriver en 1956, remontons à l’origine de la formule. En pleine Guerre de Sécession, ainsi que nous en informe le site du Trésor américain*, Salmon Portland Chase, alors secrétaire du Trésor, reçoit un grand nombre de demandes de pieux citoyens à travers tout le pays, pour que le nom de Dieu soit présent sur la monnaie. Il transmet donc ces prières à James Pollock, directeur de l’établissement qui frappe les monnaies, l’United States Mint de Philadelphie, et l’enjoins à proposer une formule. Or, pour inscrire une devise sur la monnaie, il faut, depuis 1837, l’accord du Congrès. Pollock propose « Our country, our God » (« Notre pays, notre Dieu ») et « God, our trust » (« Dieu, en qui nous croyons »), mais Chase préfère « In God we Trust » (« En Dieu nous avons foi »), inspiré du dernier vers du Star Spangled Banner (qui n’est pas encore l’hymne national) : « And this be our motto : “In God is our trust” », « Et ceci sera notre devise : “En Dieu nous plaçons notre foi.” »
La loi est adoptée par le Congrès le 2 avril 1864, et la formule apparaît dès cette année-là sur les pièces de 2 cents, puis 3 cents, et sur la plupart des autres au fil des années. Si cette petite phrase rassure le sentiment religieux de nombreux citoyens dans la guerre civile, il en irrite d’autres, laïcs qui ne veulent pas voir Dieu reconnu ainsi, mais aussi des croyants (tels le Président Theodore Roosevelt quatre décennies plus tard) offusqués de voir le nom de Dieu sur un objet aussi trivial et corrompu qu’une pièce de monnaie. Ainsi, face à ces remous, la formule n’est pas généralisée à toutes les pièces avant 1938.

Enfin en 1956, pour lutter contre l’athéisme de « l’impérialiste et matérialiste Communisme » (Charles Edward Bennet, député démocrate de Floride), le Congrès décide d’affirmer sa croyance en Dieu en choisissant comme devise nationale officielle la petite phrase religieuse des pièces de monnaie. Malgré les controverses (le premier amendement de la Constitution interdit l’établissement d’une religion officielle, ou l’affirmation de la préférence pour une religion), le président Eisenhower approuve la résolution le 30 juillet 1956.

Ainsi, de quatre devises, une seule a finalement prévalu : la moins laïque, la plus problématique.
*(http://www.treas.gov/education/fact-sheets/currency/in-god-we-trust.shtml)

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4 commentaires

    nicoptk  | 03/09/08 à 10 h 39 min

  • Je salue l’auteur de cet excellent article. Il est tout à fait ahurissant de consatater qu’in fine la devise qui a prévalu fait explicitement allusion à une croyance en Dieu. Quelle paradoxe pour l’une des plus anciennes démocraties du monde d’avoir cet accent théocrate. Vu de France, on s’était offusqué des propos d’un certain président:”nouvelle croisade”, “guerre de civilisation”, et cela montrait bien qu’il aurait fallu que nous lisions tous l’article de Vincent auparavant car finalement cela n’a rien d’étonnant. Cela demeure navrant,espérons que l’Amérique ouvre ses yeux sur cet aspect obscurantiste. Dieu puisse les conduire vers l’espace laique!

  • moâ  | 10/09/08 à 18 h 38 min

  • merci pour ces précisions. C’est un thème bien choisi!

  • SALIOU  | 10/03/10 à 23 h 49 min

  • j’aime l’amerique

  • Pilou  | 01/05/16 à 10 h 09 min

  • Bonjour,

    Je me demandais pourquoi le latin était si présent aux États-Unis (nombreuses devises des états en latin, par exemple).

    Pourriez-vous m’éclairer?

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