Les années 68 en perspective

17/10/09 par  |  publié dans : Carnets | Tags : ,

Ou quand le vent de la contestation grisait les jeunes et enrhumait les autres…
Mai 68 ça dit quelque chose à tout le monde… En histoire, on appelle ça un sujet tarte à la crème ; en gros, tout le monde aime ça mais la sensation de déjà-vu peut laisser un goût amer. Sans remettre en question l’importance de l’événement, Envrak vous propose d’apprécier les années 68 dans le temps large pour mieux apprécier la recette toujours utilisable de la contestation et parce que sous les pavés du joli mois de mai se cache une mutation profonde de la société.

68 : du microscope à la loupe

En France, Mai 68 a provoqué un sacré remue-ménage, allant même jusqu’à faire chanceler le gouvernement de Charles de Gaulle. Trois crises concentriques se partagent l’affiche : la crise universitaire, la crise sociale et la crise politique. Concentriques (le concept vient de l’historien Jean-François Sirinelli) parce que si ces crises se relaient, aucune ne disparaît quand l’autre commence, au contraire elles participent à l’amplification de chacune.
Tout commence avec l’Université française et une rentrée en octobre 1967 quelque peu agitée : ça chahute beaucoup pour la libre circulation des filles dans les résidences universitaires pour garçons (et vice-versa), des cours sont interrompus, les examens de février supprimés. Le mouvement de grogne généralisée continue mais à l’époque il n’est pas pris au sérieux, les autorités pensent qu’il ne s’agit que de l’activisme de certains agités de l’extrême-gauche ; jusqu’à ce que…

Slogan passé à la postérité

Le 3 mai, un meeting de protestation se tient dans la cour de la Sorbonne en raison de la fermeture de la fac de Nanterre la nuit précédente. Les esprits s’échauffent, ça revendique et ça proteste. En fin de journée, des arrestations d’étudiants provoquent de violents affrontements avec les forces de l’ordre. Les protestations reprennent de plus belle le lundi suivant. Mai 68 est lancé, plus de deux mois de manifestations, de slogans inventifs qui sont restés, d’échauffourées avec les CRS vont agiter les rues parisiennes et du reste de la France.
On voit bien que ce mouvement n’est pas soudain, qu’il n’est pas né de nulle part comme on pourrait le croire. Si Mai 68 est un pavé dans une mare qui fait encore des remous aujourd’hui, il ne faut pas oublier que le temps a laissé pas mal de vase dans cette même mare et que c’est ce terreau fertile qui a permis l’ampleur de l’événement.

Le bonheur est dans le berceau

Les années 60 sont un raz-de-marée à plusieurs niveaux, à commencer par la vague jeune qui déferle à partir des années 50. On peut dire que le général de Gaulle qui réclamait douze millions de beaux bébés a été écouté. je ne sais pas s’ils étaient tous beaux, mais millions de bébés il y a bien eu ! La France qui se remet doucement de ses blessures de guerre essaie de se construire un avenir avec du sang neuf. On a appelé ça, à juste titre, le baby-boom.
Des enfants chéris qui ont enfin la reconnaissance des plus grands, de l’argent de poche et Tintin et Spirou comme meilleurs amis. Des enfants préservés de l’horreur de la guerre, puisque trop petits pour celle d’Algérie, qui rêvent pourtant d’aventures et d’aviation. Des enfants gâtés, enfin, qui savent ce que c’est qu’un réfrigérateur, une télé et une voiture. Ils ont le monde pour eux, découvrent le flirt avec enthousiasme et vivent au son de la douce pop des Yéyés.

Le temps des “copains”

Cela aurait pu être un joli conte de fées mais malheureusement Antoine (Les élucubrations) et Sheila (Papa t’es plus dans le coup) sont passés par-là… les jeunes se rendent compte qu’ils n’ont pas grand chose à voir avec leurs aînés et veulent du mouvement ; les aînés, eux, commencent à avoir peur, surtout après le concert géant de Salut les copains le 22 juin 1963 à Paris qui accueilli au moins cent cinquante mille adolescents place de la Nation, causant les dégâts matériels qu’on peut imaginer (voitures démolies, vitrines brisées, arbres déracinés…). Un “incroyable chahut” titre l’Aurore le lendemain.

Twist and Shout

La génération qui a eu vingt ans pendant la Nouvelle Vague s’est déjà illustrée dans le domaine de la contestation avec le cinéma de Godard et des restes de surréalisme mais cela ne concerne qu’une partie de la population et leur écho s’en trouve un peu limité à l’élite. Les petits jeunes qui arrivent sont, eux, plus nombreux, pour faire parler de soi c’est plus facile.
Ces derniers ont l’impression de vivre dans une société trop policée qui ne sait pas vivre avec son temps. En gros “papa est un ringard”. Ils rejettent l’autorité (parents, police, profs et curés), ont une sensibilité pacifiste certaine et demandent à ce que l’État les prennent en compte en améliorant les conditions de vie étudiante. Désormais, ils ont les moyens de le faire grâce à l’UNEF qui est le principal syndicat étudiant à l’époque et qui a une importance considérable.

Manifestation du 17 octobre 1961, soutien aux musulmans

Les années 60 sont parsemées de manifestations contre la guerre d’Algérie, contre la guerre du Vietnam. La jeunesse s’y retrouve et s’y rencontre. Par ailleurs, ils partagent presque tous la même culture : musique venue d’outre-manche et d’outre-atlantique, anti-impérialisme, notions de marxisme… Les idées bouillonnent, les esprits s’échauffent… Les prémices de Mai 68 sont là.

L’étudiant, un animal politique

S’il est bien une nouvelle passion chez les jeunes, c’est la politique. N’allez pas comprendre qu’avant, les jeunes n’aimaient pas ça, mais c’est la première fois qu’ils s’y intéressent massivement. On ne compte plus les petits journaux, comme Arguments qui se vendent sous le manteau dans les facs et les lycées avec un ton engagé qui parle du communisme, de la Chine, des États-Unis, des colonies, du grand Charles… Des clubs de discussion politique voient le jour, et de nombreuses réunions et AG animent la vie estudiantine. Il y a là une véritable effervescence.

La place de la Sorbonne placée sous haute surveillance

De plus, les étudiants ont leurs idoles. Elles s’appellent Fidel Castro, Che Guevara ou encore Hô-Chi-Minh. Ces trois hommes sont un peu les David contre Goliath (comprendre États-Unis) et sont porteurs d’espoir parce qu’ils symbolisent le défi absolu face à l’impérialisme ; ils représentent également un certain besoin d’idéalisme à une époque où le matériel a pris beaucoup de place. Leurs portraits sont même installés dans la cour de la Sorbonne, avec Mao Ze Dong à la place de Castro, et leur noms peuplent les slogans de Mai.

“Quand la France s’ennuie”

Les années 60, et tout particulièrement à partir de 1965, sont donc un terreau fertile pour la contestation. Tout y est : des acteurs nombreux, des moyens décuplés par l’importance des médias, des revendications en tout genre et surtout la sensation pour ces étudiants de faire partie de quelque chose ; d’un groupe constitué de gens du même âge, avec les mêmes besoins, les mêmes envies, les mêmes goûts… C’est sûrement le fait que cette génération ait eu conscience d’elle-même qui a permis à Mai 68 d’exister.

Manifestation parisienne, Mai 68

Ce qui est vécu avant Mai 68 n’a pas grand chose à voir avec ce qui devrait être vécu dans ce doux pays de Cocagne à la mode sixties que nombre d’entre nous peuvent imaginer et il règne une espèce de climat d’attente de quelque chose de grand. Le journaliste Pierre Viansson-Ponté qui a écrit un article le 15 mars 1968 pour le journal Le Monde intitulé “Quand la France s’ennuie” a touché du doigt mieux que quiconque les problèmes d’une société française qui a ses problèmes et qui voit la vapeur doucement s’accumuler jusqu’à l’explosion.
Plus d’infos sur le sujet :
Les baby-boomers : Une génération 1945-1969 de Jean-François Sirinelli, chez Hachette, collection Pluriel.
Mai 68 dans le texte d’Emmannuelle Loyer, chez Complexe.
Les années 68, le temps de la contestation, ouvrage collectif, chez Complexe.

Photo de Jean Claude Seine sur son site

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