Nom d’une pipe

01/07/08 par  |  publié dans : Carnets | Tags : ,

Ce mois-ci, thème sensuel oblige, trois expressions pour le prix d’une. Ou comment après avoir taillé une pipe, on pourra faire l’amour pour atteindre le septième ciel.

Tailler une pipe

La première expression, qui évoque comme chacun le sait la pratique de la fellation, nous vient du langage fleuri des prostituées de la première moitié du XXème siècle.

Les filles de mauvaise vie étaient habituées à se rouler des cigarettes pour passer le temps entre deux visiteurs. C’est ce roulage tabagique que l’on appelait alors « faire une pipe ». Les mouvements des doigts et de la langue pour rouler cette « pipe » promettaient immédiatement, pour les chalands de ces bas quartiers, des caresses qu’on leur refusait à la maison. De là, le glissement de sens a fait rapidement son œuvre, et on a arrêté de faire des « pompiers » (expression alors en vogue pour désigner cette pratique) pour faire des « pipes » : la température du langage est montée d’un cran ; désormais on ne met plus d’eau sur le feu, on l’allume.
Ajoutons à cela, pour dresser un tableau complet de la naissance de cette expression, que depuis le XIXème siècle, la profession des belles-de-nuit, fleurs-de-macadam et autres boucanières parlait d’ « avaler la fumée » pour évoquer l’achèvement de cette pratique préliminaire, solution économique pour les clients désargentés qui ne pouvaient se payer une prestation complète.

Ce qui ne nous explique toujours pas comment la pipe en vient à être taillée. Tout simplement par combinaison avec une expression décrivant le même acte : « tailler une plume ». En effet, les lettrés libertins s’amusèrent de ce que pour tailler des plumes d’oie, tâche souvent confiée à des femmes, celles-ci étaient amenées à humecter le bec de la plume du bout de la langue pour en attendrir le bout afin de le couper au petit couteau. L’amusement se propagea (dans les premières années du XXème siècle, un certain Alphonse Gallais publie même un petit « Cécile Coquerel, tailleuse de plumes », dans un but satyrique) et traversa les époques jusqu’à la substitution récente de la plume par la pipe.
Cette sacrée pipe a donc successivement noyauté deux expressions pour supplanter leurs noms : sacré nom d’une pipe !

Faire l’amour

Après ces jeux sur le seuil de l’amour, passons aux choses sérieuses. Il semble naturel à chacun de dire “faire l’amour” pour parler du coït, de l’acte sexuel, de l’union des sexes. D’autant plus que l’expression est partagée par nos voisins de Manche anglais. Mais à l’inverse, “faire l’amour” ne signifie pas obligatoirement, et n’a pas toujours signifié faire la bête à deux dos.

En effet, comme nous le rappellent Alain Rey et Sophie Chantreau dans leur excellent Dictionnaire des expressions et locutions, si le sens érotique de l’expression est attesté depuis le XVIIème siècle, le sens n’est pas univoque avant le XIXème siècle. Car dans la langue classique, “faire l’amour” signifiait courtiser. On pouvait donc faire l’amour à une femme, mais les tourtereaux pouvaient aussi passer leur temps à “se faire l’amour”, tout en pratiquant l’amour le plus chaste et platonique du monde. Et quand le sens érotisé du mot faisait alors son apparition, il incluait un sens raffiné, bien oublié de nos jours par le galvaudage de l’expression…

Image de Gally : son blogbd!

Etre au septième ciel

Les choses sérieuses ne le sont pas toujours, mais elles peuvent tout de même nous transporter au septième ciel. Bigre ! Sept, rien que ça ! Depuis quand y a-t-il plusieurs ciels ?

En fait, cette histoire de ciels numérotés est ancienne. Dans l’antiquité, les juifs plaçaient le Paradis dans le troisième ciel, ce qui fait dire à l’apôtre Paul, quand il s’adresse aux Corinthiens : « Cet homme-là [le Christ] fut enlevé jusqu’au troisième ciel. » (2 Cor. 12,4). Le troisième ciel sur sept, chiffre sacré, celui de la création. Les Babyloniens, célèbres pour leurs connaissances astronomiques, avaient compris que certains astres du ciel se “mouvaient” différemment des autres. Ils associaient ainsi le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne à sept ciels. Enfin les Grecs avaient placé eux aussi dans leur cosmogonie sept à onze ciels, selon les versions. Et Ptolémée, le célèbre astronome et géographe, avait placé dans son système géocentrique sept ciels. Il fallut attendre Copernic et Galilée pour voir le soleil au centre d’un système, et un seul ciel au dessus de nos têtes.

Mais le langage, parfois conservateur, n’a pas fait complètement fi de la révolution copernicienne, et a gardé les expressions nées de ces cosmologies. Et puisque le troisième ciel était celui du Paradis des juifs, et celui d’Aphrodite pour les Grecs (elle correspond à Vénus chez les Romains), c’était d’abord là qu’on était ravi dans les moments de plaisir. Mais la force des expressions ayant tendance à s’émousser avec le temps, et puisqu’il nous faut toujours le meilleur, c’est au septième que l’on se transporte aujourd’hui dans l’extase.

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4 commentaires

    TK  | 06/09/08 à 15 h 00 min

  • wah, j’aime beaucoup connaître les autres sens des choses. Merci pour ce moment CULturel :)

  • Edith  | 06/09/08 à 16 h 31 min

  • Alors pour les ciels, la prochaine génération voudra atteindre le 8ieme ? On n’est pas dans la m…
    Sinon au Québec on dit encore pompier je crois, non ?
    Et pour les étrangers, l’expression “faire des pompes” prête à confusion, c’est le meilleur moyen de passer pour un pervers quand on voulait juste expliquer comment travailler ses pectoraux !

  • Plume Vive  | 07/09/08 à 13 h 45 min

  • http://circonstancesattenuantes.blogspot.com/2008/07/cieux.html
    (ça c’est mon explication à moi des cieux…)

    et sinon, j’ai aussi apprécié cet instant de haute culture, merci !
    (et un de plus dans mon netvibes, un !)

  • Plume Vive  | 07/09/08 à 13 h 48 min

  • Je voulais aussi préciser qu’en langue italienne, “faire l’amour” veut aussi dire flirter, se séduire, se papouiller… un peu comme l’ancêtre de notre expression française d’aujourd’hui.

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