N’est pas Jean-Michel Larqué qui veut : France-Mexique

18/06/10 par  |  publié dans : Carnets | Tags :

Acte 2 : France / Mexique. Après Madeleine, au tour d’Holden de commenter la débandade bleue.
Je ne sais même plus de quand date mon dernier match à la télé. J’habite à 20 minutes de Marseille et j’ai jamais foutu un pied au Vélodrome. La plupart du temps, quand je ne m’agace pas des passions suscitées par le ballon – sélectionneurs auto-proclamés et spécialistes forts en gueule le cul sur la chaise et la bière vissée dans la main, panurgisme beauf et crasse du supporter de base, fausse liesse fraternelle déjà oubliée le surlendemain de la victoire – je m’en fous complétement. Notez, qu’en toute bonne foi, je n’ai aucun problème à ce qu’on critique des films sans faire du cinéma.

Ce soir est donc une exception. J’ai promis à Madeleine et Engy. Le match a déjà commencé depuis un quart d’heure quand j’entre dans l’un des bars de ma ville – 20 000 habitants, similaire à des tonnes en France, mais tout au sud, donc. Avé l’accent.

Première mi-temps, morne plaine

Sauf que là, l’ambiance marseillaise est pas vraiment au rendez-vous. C’est quasi vide. Le temps de compter une famille venue manger avec 3 mômes et 4-5 jeunes adultes propres sur eux au comptoir, je me dis que je ferais mieux de repartir sous peine de rendre un reportage anémique. Trop tard, j’ai déjà commandé un demi.

17ème minute : premier “oh putaing” sur un tir mal cadré du Mexique. Au comptoir, un vieux bonhomme demande au patron s’il peut avoir un plat du jour. Lequel explique patiemment qu’il ne le fait qu’à midi.
22ème : “Ils ne se parlent pas ! Ils sont que deux devant ! Allez, arrache-toi le cul”
26ème, un mexicain fonce au but : “L’enfoiré”.
29ème, un mexicain se laisse tomber sur une action un peu rude et fait son cinéma pour toper un coup franc. Accordé. “C’est un pingouin ! Ils l’ont embauché au Mexique mais c’est un pingouin !

L’écran fait un démentiel 125 cm de diagonale. Le carton trône encore dans un coin, si grand qu’on pourrait y faire un plan cul à 3. “Ça fait petit quand même”“Oui mais c’est parce que t’es loin”.

Baaaaaille. Les jeunes sont partis s’attabler dans un coin, il y a plus grand monde autour de moi, et la petite famille venue manger des pizzas ne jette que des coups d’œils brefs à l’action sur l’écran.

36 ème minute, les deux buveurs accoudés au comptoir décident de briser la glace.
Elle joue beaucoup en défense, la France.
Il n’y a pas d’attaque, ils sont pas offensifs.
Un blanc. Deux minutes plus tard : “Et Domenech, qu’est-ce qu’il va devenir ? A mon avis il va aller dans les Emirats, le Qatar”.

Pause de la mi-temps et début du tunnel de pub. Je paie mon demi et sors fumer une clope. Je n’ai que la rue à traverser pour trouver un autre bar.

Deuxième mi temps, Waterloo (rigolo).

Ici, outre qu’il y a un peu plus de monde, c’est du vrai, du populaire, de la France de tous les jours. Je négocie un petit pont pour m’installer au comptoir. Je me retrouve entre un gars en bleu de travail, les doigts noirs de crasse, et un jeune quadra en maillot bleu de l’équipe de France, marqué Zidane derrière. Appelons-les Bleu et Zizou. Plus tard, Bleu me dira qu’il a gardé son bleu de travail pour encourager les Bleus.

“Putaing, si on arrive pas à gagner je suis dégoûté”, fait Zizou. Derrière le comptoir, le patron maugrée un “C’est toujours pareil,que du bla bla bla” sans qu’on sache s’il parle à lui-même, aux joueurs, ou au monde.

49ème minute. Méchant croc en jambe d’un français sur un mexicain. Coup franc indiscutable. Pas pour Zizou : “Y’a pas faute, là, il touche pas le ballon ! Si on se prend un but là, je vais me coucher”.

Arrive un quinqua ou sexa court sur pattes et pas sexy mais l’air goguenard. On le chahute.
Toi je te vire, toi, 40 ans que t’es en France et t’arrive pas à aligner deux mots de Français !
Hé, il fait pas l’effort.
Je comprends que le bonhomme est Italien, et qu’il supporte son équipe. Appelons-le l’Italien.

Govou il y arrive pas, c’est une chèvre !
Qu’est-ce qu’il attend pour faire rentrer Valbuena ?
Il est trop fort Valbuena, la dernière fois il est rentré en deux minutes il a mis un but.
Tu vois pas qu’on a un sélectionneur de merde ?
53ème minute.
Faut faire rentrer Platini, et Zidane.

Je me prends au jeu. J’ai rien mangé de la journée, et j’ai eu que 10 minutes entre la sortie du boulot et le match – mais je suis bien. L’alcool monte tranquillou. J’ai le sourire. Ils m’amusent. Dans un coin, l’Italien se marre parce que ça commence à barder pour la France.
Nous on a une équipe en carton, l’Italien il a une équipe en bois !
Je suis sûr qu’ils se font battre par le Zimbabwe !
– (chante) : Zimbabwééééeeee Zimbabwéééée, Zimbabwéééééeee.
Qu’il aille se faire enculer Domenech !

57ème minute.
A quelle heure y’a faute ?!
Y’a rien, putaing de ta race arbitre de merde.

Me voyant écrire sur mon carnet, Bleu est éberlué : “Mais comment tu fais pour écrire sans regarder ? Si moi je fais ça, j’écris en Arabe !”. L’habitude, lui dis-je poliment. J’hallucine un peu aussi, du coup, je viens de me rendre compte que j’écrivais en regardant la télé tout comme des fois j’écris en regardant les gens dans les yeux.

60ème minute, Govou rate sa tête sur un corner, envoyant le ballon bien haut au dessus des buts adverses.
C’est quoi cette tête ?
Govou rentre chez toi !
Il a tué un ange, il a cassé le projecteur.

62ème minute. Même moi je sens bien qu’il y a un truc qui se passe, ou plutôt qui ne se passe pas. Les bleus se font dominer par les verts, qui viennent encore de percer notre défense et d’envoyer un tir dangereux. Zizou sort se fumer une clope, visiblement à cran. “On va s’en prendre un”, prédit-il gravement. Deux minutes plus tard, effectivement, les mexicains en rentrent un. Fatalistes, mes compagnons de bar accueillent la nouvelle avec des rires moqueurs envers la France.
Allez, on va rentrer à la maison…
Ils ont ce qu’ils méritent.
Zizou fait la gueule, et l’Italien se marre.
“On avait Sarko, maintenant on a Domenech”, fait Zizou. “Il a tué la nation”.

67ème, Valbuena fait son entrée sur le terrain. Une décision qui, à les entendre, aurait dû être prise il y a bien longtemps par Domenech :
Ah quand même, PD !
Il reste 1/4 d’heure !
Va demander ta gonzesse en mariage ! Elle va demander le divorce !
Allez annonce ton divorce, conno !
Ce soir sa femme elle change les verrous de la maison.

Tout ça me donne envie d’un rosé. Le Patron, qui sait maintenant que je suis journaliste, tient à me l’offrir.
72ème.
Faute de la France qui donne un penalty au Mexique. L’Italien, hilare, fait un bras d’honneur : “Allez la France !”. Le Mexique marque.
PD enculé Domenech !

Je vais fumer avec Zizou, qui a remis sa veste sur son maillot. Il m’explique que la France n’a plus que 1 chance sur 100 de passer le premier tour, qu’il faudrait gagner contre l’Afrique du Sud, et que l’Uruguay et le Mexique ne fassent surtout pas match nul.
La seule chose de bien chez Domenech, c’est sa femme.
Moi je m’en fous, j’assume, je donne mon nom et mon prénom, tu peux l’écrire, Domenech c’est un PD.

Le reste du match se termine dans une franche blasitude. C’est foutu, kaput, mais j’ai bien rigolé, même si je m’aperçois à la relecture que c’était borderline.

J’ai promis au patron de revenir voir un match chez lui.
Acte 1 : France / Uruguay par Madeleine.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

2 commentaires

    Mosa Lii  | 18/06/10 à 19 h 47 min

  • Je retiendrai 2 interventions:
    “- Il a tué un ange, il a cassé le projecteur.”
    (celle-là, elle m’a fait rire)
    et
    “- Moi je m’en fous, j’assume, je donne mon nom et mon prénom, tu peux l’écrire, Domenech c’est un PD.”
    (autrement dit, le cri du peuple)

  • bcolo  | 19/06/10 à 18 h 56 min

  • Très joli, une belle petite tranche de vie. Et apparemment, c’était la même ambiance dans les vestiaires, l’humour (et les bières) en moins. Je serais bien incapable de commenter une partie de poker comme ça (quoi que, ça pourrait être drôle aussi).

Laisser un commentaire