Photographier l’histoire

29/05/12 par  |  publié dans : Carnets, Société, Tendances | Tags :

Du daguerréotype aux photos de profil : de la mort à l’image à la mort de l’image.

Depuis 1826, la photographie grandit. Nicéphore Niepce arrive enfin à fixer la lumière sur de la matière tandis que d’autres en sont encore à tenter d’écrire son nom. Le daguerréotype reprend les avancées de Nicéphore et impose son nom. « Les talents et l’industrie » de Daguerre – ainsi le stipule le contrat de 1829 entre les deux hommes – font alors bouger la bourgeoisie dans les ateliers de photographes afin de se faire tirer le portrait.

(Pendant ce temps-là, nous sommes en 2012 et Cindy vient de poster une photo de sa Meilleure amie sur l’Internet)

La masturbation nombriliste et intellectuelle à laquelle s’adonne la classe montante est maintenant disponible au bout de « dix à douze minutes […] dans les temps sombres de l’hiver » comme le précise François Arago dans sa présentation du daguerréotype face à l’Académie des sciences et l’Académie des Beaux-Arts, réunies en 1839. Ce petit plaisir solitaire qu’est de se regarder et de se montrer n’est plus alors une histoire d’heures à poser devant un peintre hasardant quelques coups de pinceaux : le gain de temps au service de l’individualisme, bienvenue dans la société moderne.

(Pendant ce temps-là, nous sommes en 2012 et Cindy vient de poster une photo de ses seins avec la bouche en Q sur l’Internet)

A côté de ces portraits, seule la photographie de paysages cohabite, les instantanés étant pour l’instant impossibles dû au temps de pose d’un minimum de « deux à trois minutes » dans « les climats du Midi » toujours selon Arago. Se faire tirer est donc plus facile à Marseille qu’à Paris, « Ville du midi, à moitié dans ton lit ».


C’est avec la guerre de Crimée en 1853 que l’association du portrait et du paysage donne naissance au reportage. Napoléon III, neveu moustachu du fameux Napoléon Ier, envoie 57 000 hommes loin du Second Empire qu’est la France pour aller tirer, des balles cette fois-ci, sur les russes de l’également moustachu Nicolas Ier, aux côtés des anglais de la prude Victoria – non moustachue mais se rattrapant sur la finesse des traits de son visage, tenant autant du cochon anglais que de la truie espagnole.

(Pendant ce temps-là, nous sommes en 2012 et Cindy vient de poster une photo de ses fesses sur l’Internet)

En 1855, Victoria la prude, son ministère de la Guerre et un éditeur de Manchester cofinancent une expédition du photographe officiel de la famille royale, Roger Fenton, dorénavant également photographe officiel de la guerre de Crimée. Il est considéré comme le premier d’une longue liste de reporters de guerre, dont feront plus tard partie Robert Capa ou Marc Riboud.

Roger Fenton part avec son Photographic Van et revient avec près de 360 photos, historiques et artistiques. Plusieurs secondes de pose sont nécessaires, le van a la taille d’une camionnette, la chaleur fait sécher les plaques devant être humides pour pouvoir capter la lumière, les balles fusent au-dessus de sa tête, de vraies compétences de chimiste sont demandées pour le développement ; c’est un exploit que le barbu revienne avec des plaques exposées et en un seul morceau.

(Pendant ce temps-là, nous sommes en 2012 et Cindy vient de poster une photo dans sa salle de bain avec les doigts en V sur l’Internet)

Cependant, l’horreur de la guerre n’est pas encore montrée, la retenue victorienne et les contraintes techniques intervenant. Il faut attendre 1858 et la révolte des Cipayes en Inde pour voir la première photo de l’histoire à montrer des cadavres (ci-dessous), prise par Felice Beato, celui-là même qui prit la relève de Roger Fenton en Crimée quand celui-ci dut la quitter pour cause de choléra.

Sur le continent américain, la guerre de Sécession débute en 1861. Matthew Brady et Alexander Gardner décident d’aller sur le front. Les deux ont fait les portraits les plus connus de Lincoln et partent en équipe, jusqu’au jour ou Gardner décide de faire son travail, vrai ou faux là n’est pas la question, seulement accompagné de Timothy O’Sullivan et s’éloignant de Brady. Chacun de leur côté et sans aucune influence extérieure, à l’image de celle victorienne sur le travail de Fenton quelques années plus tôt, ils photographient la mort, ils photographient la guerre. « Le mot écrit est abstrait, mais l’image est le reflet concret du monde dans lequel chacun vit » écrit Gisèle Freund. C’est de leurs images que le monde se représentera cette guerre. Ils sont les premiers yeux de l’histoire, les yeux du monde, les yeux des autres.


Pendant ce temps-là, nous sommes en 2012 et Cindy vient de poster une photo de ses yeux sur l’Internet. Devrait-on en déduire l’histoire de ses yeux ? Que le monde devrait s’intéresser à ses yeux ? Que Cindy a des yeux ? Le plus grand objectif dans la vie de Matthew Brady « a été de faire évoluer l’art de la photographie afin de faire de lui ce dont j’ai toujours rêvé, un grand et honnête témoignage de l’Histoire ». Qu’en pense Cindy ? Cindy veut-elle dire de même par ses photos engagées à grands coups de seins à l’air et autres muscles pectoraux prépondérants ?

Ce sont des questions bien trop complexes. Espérons seulement que les photos de Cindy les doigts en V et la bouche en Q prendront tout leur sens quand le Max Gallo du 22ème siècle écrira, avec recul, que la jeunesse du début de 21ème semblait utiliser la photographie pour se montrer et se regarder à l’instar du bourgeois du 19ème, témoignant de la démocratisation de la photographie depuis 2 siècles, avec ses défauts et ses qualités, et ses défauts.

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