Poker (3) Viva Las Vegas

01/07/08 par  |  publié dans : Carnets, Tendances | Tags : ,

Il y a quelques mois, dans 2 articles estivaux disponibles ici et , Holden s’improvisait spécialiste ès poker pour vous faire partager l’étendue du phénomène en France, et distiller quelques conseils de jeu. Preuve que ceux-ci avaient du bon : un an après, notre Envraké clôt sa série sur un reportage à Las Vegas à l’occasion des World Series of Poker (WSOP).

C’est arrivé début mai, sur Everest Poker, le site où j’ai mes habitudes depuis 2 ans que je joue. En disputant un tournoi satellite à 100$ pendant plus de 3 heures et demie devant une centaine de joueurs, j’ai réussi à atteindre la “bulle” et, sur le coup des 1ou 2 heures du matin, à remporter un package de voyage à Las Vegas : 1500 dollars pour participer à un tournoi des World Series Of Poker (WSOP), plus 2000$ pour l’avion, l’hôtel, quelques menues dépenses. Sous adrénaline, le corps comme traversé d’un champ électrique, je n’ai pas beaucoup dormi la nuit suivante…(1)

Et un mois plus tard… Les hôtels/casinos immenses, les jets d’eau, les néons, la reproduction de la tour Eiffel, les limousines, la chaleur : comme à la télé, mais en mieux. Jet-lag compris, qui pendant 3 jours ne m’a laissé que quelques heures de répit avec lever imposé à 5 heures et demie 6 heures du mat’. J’ai donc fait le touriste, de Fremont Street jusqu’au Grand Canyon, mais là n’est pas la question (2). Ici, on va parler poker.

Suffle up and deal

Il serait impossible de recenser ici toute l’offre de poker à Vegas. Disons que c’est le paradis pour tout amateur : on n’a que l’embarras du choix et des joueurs. Globalement, cela fonctionne selon deux principes fondamentaux :

1) plus le casino est prestigieux, plus les buys ins / blinds sont élevés, et plus les joueurs sont expérimentés.

2) Les buy in (droits d’entrée) des tournois commencent à 30 et 45 $ (20 et 30 euros !)… mais il ne faut pas espérer trouver une structure correcte en dessous de 100/150 $ (3). Dans tous les cas, c’est le rêve. Le poker de tournoi (hors cercles de jeux à Paris) est encore trop rare en France.

Situation Franco-française oblige (défiance vis à vis des casinos, poker encore très contrôlé et réprimé jusqu’en 2009, médiatisation relativement récente du phénomène, etc), quand l’amateur de pok veut sortir des parties entre potes, et en toute légalité, il lui faut prendre sa voiture et aller trouver un rare casino. S’il est Parisien, il pourra toutefois se rendre dans l’un des nombreux cercles de la capitale. Quoi qu’il en soit, ses adversaires sont à 90% des amateurs venus là pour le poker et pour la confrontation, perdants ou gagnants, fishs ou requins, mais des habitués pour une grande partie. La notion de compétition y est primordiale.

A Vegas, tout le monde est en vacances. Et le poker ne fait plus peur à personne. Vous allez avoir les étudiants qui viennent fêter la fin des cours et jouent plus ou moins bourrés, voir le casino O Shea’s de Harrah’s, ambiance très spring break, des nanas en goguette, des enterrements de vie de garçon, des familles entières de touristes d’1 ou 2 jours…

En cash game, on a vu un jeune homme pousser son futur beau père à tapis – le mariage devait avoir lieu dans six semaines – sur un tableau AQ8Tx pour plus de 100$ (X signifie une carte pas importante ou oubliée). Le beau-père s’est tâté un long moment – t’es sûr que tu veux épouser ma fille ? – et a suivi. Le jeune a retourné 22, son beau-père KK… c’est au choix une très bonne lecture de sa part, ou un bluff désastreux de la part du jeune, mais dans les 2 cas, c’est un coup de folie.

Quantité et quantité de joueurs viennent “juste comme ça”. Vu encore, en tournoi, un homme qui m’a déclaré “Ben moi je travaille avec la terre, j’ai besoin qu’il pleuve, là il fait sec depuis un moment, mon boss m’a donné 2 jours de congé, je suis venu voir Vegas”. Devant son inexpérience flagrante, je lui ai pris son tapis en floppant ma suite avec 8T (huit et dix) contre sa hauteur As et kicker faible.

A gauche, l’Imperial Palace, à droite, le casino O shea’s, un repaire de joueurs du dimanche

Sachant ça, hé bien… les américains de Vegas, décontractés du stetson, à la fraîche de la clim, (oui, on voit vraiment plein de gens avec des chapeaux de cow boy, et oui, beaucoup viennent du Texas), les américains de Vegas donc, sont des gens sympas. Ils jouent en couple, entre potes, pour le fun. Au bout d’un moment ils font les présentations, du style :
– Where are you from ?
– Arizona
– California
– Chicago
– Utah
– Ah ouais moi aussi, je t’ai déjà vu quelque part mais je sais plus où… (véridique)
…et parlent beaucoup sport. Le match Celtics/Lakers au basket a donné lieu à de belles effusions, et chacun des passages de Tiger Woods, en route pour une nouvelle victoire à l’US open, était suivi avec passion. Pour la petite histoire, c’est autour d’une table que j’ai appris que la France s’était faite étaler par les Pays-Bas à l’Euro.

Bref, même si beaucoup ont des notions d’odds (probabilités) et si on trouve quand même tout plein de joueurs (très) solides, ils viennent au poker plus pour claquer leur argent et s’amuser que chercher à se mesurer et progresser en poker… ce qui fait le bonheur des amateurs, du matin au soir – même si je ne parle bien sûr que des tables “abordables”. On n’ira pas jouer dans le même état d’esprit sur une table de cash game 2/5$ au Bellagio…

Maintenant, votre serviteur a-t-il réussi à décrocher un résultat probant ? Roulements de tambour…

Une grosse machine

Les WSOP sont l’une des compétitions d’envergure qui font une année de poker, comme le World Poker Tour, l’European Poker Tour, etc. De par leur ancienneté et leur gigantisme, les WSOP sont considérés comme les championnats du monde de poker. Durant un mois et demi, une cinquantaine de tournois se succèdent au Rio (l’un des fleurons de la société organisatrice Harrah’s), remettant à chaque vainqueur un bracelet en or très convoité. On y joue toutes les formes de poker courantes : no limit, limit, Omaha, Stud, et même plusieurs au sein d’un même tournoi. Jusqu’au Main Event, le saint des saint au droit d’entrée de 10 000$… Si le premier WSOP en 1970 avait vu 7 joueurs élire le meilleur d’entre eux à main levée, les différents tournois ou Events aujourd’hui rassemblent des milliers de joueurs, de plus en plus en provenance des sites internet, comme moi.

J’ai pour ma part été inscrit à l’Event 27, l’un des tournois à plus faibles buy in (1500$, 950 euros) à la structure moyenne (tapis 3000, blindes 25/50, augmentation toutes les heures), dont je sais qu’elle va attirer beaucoup, beaucoup de monde, du novice au touriste en passant par les pros. Qu’importe : c’est l’occasion de vivre quelque chose d’énorme… L’année dernière, c’est à ce même event que Phil Hellmuth a remporté son 11ème bracelet de champion WSOP.

Le Rio, siège des WSOP depuis 2004

Dans les couleurs violet/pourpre/rose foncé, le Rio a de la gueule, surtout la nuit. Et bien sûr, à l’intérieur c’est beaucoup plus grand que ce que ça en a l’air – comme tout Hôtel Casino à Vegas qui se respecte, le Rio a une salle de jeu grande comme un stade de foot, plus quantité de restos, fast food et boutiques. Sans compter que les WSOP se déroulent non pas dans une mais plusieurs salles de leur Convention Center. Il faut savoir que les hôtels ne servent pas qu’à accueillir des gentils touristes, Las Vegas est aussi connue pour héberger chaque année les 6 millions de personnes qui viennent assister à des conférences.

En conséquence, le chemin à l’intérieur du Rio jusqu’aux WSOP est interminable. On passe par des couloirs grands comme des terminaux d’aéroport, et des halls circulaires dont la surface pourrait héberger une quinzaine de familles. C’est décoré avec goût, dans des tons beiges/marron en pierre de je sais pas quoi. Mythique et un poil déstabilisant, car plus on se rapproche de l’Amazon room, la salle principale, et plus on voit de marchands de tapis. Avec tous les milliards que brasse le groupe, je ne sais pas si Harrah’s a vraiment besoin de l’argent d’une eau en bouteille (refiltrée, pas minérale) qui s’appelle All in, ni qu’un espèce de mix de protéines pour bodybuilders s’adresse aux joueurs de poker. Ça et quantité d’échoppes de toutes sortes, jusqu’à la boutique officielle proposant T-shirts, sweats, casquettes, jetons souvenirs et babioles estampillées WSOP. Les américains sont champions du hold up légal (4).

Même pas la boutique principale : une des nombreuses échoppes dans le couloir qui mène aux WSOP

Les WSOP ont des airs d’attraction, vantée par Harrah’s en ville sur les billboards, les taxis, etc. On y voit même des familles avec poussettes. Mais en dehors de ça, c’est quand même un lieu où on joue au poker, on parle poker, on mange poker, on vit poker… On entend parler de bad beats, de rivière, de pocket pair ou d’American Airline (AA) “craquée”…

[Attention, mode fanitude on]. Et on croise des joueurs. Dans les couloirs ou dans l’Amazon Room (des travées entre les différentes zones de tables permettent d’avoir vue sur les tables relativement aisément) ils sont là les Zidane, Nadal, Longo du poker. Au cours de mes différentes visites, je croiserai Jennifer Harman, Pépé le Bandit, Phil Helmuth, j’obtiendrai l’autographe de Daniel Negreanu, je verrai jouer Barry Greenstein, Jennifer Tilly (actrice devenue joueuse très respectée), Antonio Esfandiari, j’échangerai quelques mots avec Remi Biechel, un joueur pas encore sponsorisé mais en passe d’exploser, j’interviewerai Ludovic Lacay, jeune joueur de 22 ans de l’équipe Winamax.

Je n’aime pas le foot. Je m’en contrefiche. Mais je comprends l’émotion d’un supporter en présence de ses idoles. [mode fanitude off].

Barry Greenstein

One hand can change it all

…Ca fait deux heures et quelques qu’on joue. Tout va bien. Je suis heureux d être là et concentré, j ai repéré la veine du cou du joueur 2 qui pulse quand il est malmené, idem pour le joueur 5 dont la mâchoire se crispe quand il est dans un gros pot et va devoir jeter sa main, j ai réussi a canaliser le djeuns lunettes noires-MP3 agressif direct a ma droite, et je suis parvenu à faire passer mon stack (mon tas de jetons) de 3000 a 5000 +. Les jetons sont doux au toucher et je suis bercé par les chiptricks des 2700 joueurs inscrits a cet Event, comme un marrée de jetons qu’on fait cliqueter en même temps. Je me suis même payé le luxe de sortir un joueur avec KK fortement relancé under the gun, qu’il a lui même relancé à tapis avec je sais plus quoi. Je pense avoir une bonne image de joueur serré agressif.

Le joueur à ma gauche se fait sortir ; arrive à sa place cette nana obèse, agressive, qui se met a relancer tous mes bets. Je me retrouve malmené entre le djeuns et elle, je passe un sale quart d’heure. Surtout, cette nana, je n’arrive pas à la lire. Je dois lâcher successivement AJ et AQ sur des flops anonymes et j’ai les boules. Jusqu’à ce que je retourne AA. Un premier joueur limpe, les autres couchent, je relance 4bb et elle call donc direct après moi. Nous sommes trois et le pot fait 1200. Je me dis toi, madame, je t’attrape. Le flop donne JTx (Valet, 10 + X). Je pousse le pot : mise 1200… et elle m’oppose son tapis, sensiblement égal au mien.

Est ce que j’aurais dû coucher ma main ? Je pense que oui. J’aurai pu montrer mon AA et me gagner 2 heures de respect par la table entière, j’aurais pu oui, j’aurais dû lire son brelan, ne pas me laisser aveugler par mon irritation. Qu’est-ce que je croyais ? Qu’il allait me sortir un As miraculeux ? Que la dame posait son tapis en pur bluff ?

Grossière erreur. Erreur de débutant. Erreur à la c…

C’était mon troisième tournoi live, en comptant un fait la veille en boucherie au casino à côté de mon hôtel. Il aura duré 2 heures et demie. J’ai suivi all in avec ma paire d’As et elle a retourné 1010 pour un brelan de 10. Ni le turn ni la rivière ne m’ont aidé. Je suis sorti quelques minutes plus tard complètement sonné. Pas de happy hand. “Une main peut tout changer” proclament cette année les affiches des WSOP. Tu parles, Charles… je n’ai même pas cherché à savoir ma position, je suis sorti parmi les premiers, c’est tout, sur un coup que je ne rejouerai absolument pas comme ça. C’est limite humiliant, c’est la dure loi du poker, alias “l’activité la plus violente qu’on puisse faire assis”.

L’Amazon room, ses joueurs… qui a dit “des poulets en batterie” ?

Je me consolerai le lendemain sur un tournoi à 40 joueurs au Golden Nugget, (65 $ + add on à 40$, un festival d’horreurs) en terminant dans les 4 derniers joueurs et en partageant la cagnotte en parts égales, qui m’assureront quelques centaines de dollars. De quoi rembourser mes parties sur place et me permettre quelques bénéfices. Oouf.

Les WSOP culmineront du 3 au 14 juillet avec le main Event. La finale, elle, dans un souci de médiatisation marketing optimale, aura lieu en novembre.

Des jetons, des dollars et des hommes… et surtout, la fierté d’avoir eu un résultat

(1)Et ça m’aura coûté 10 $ pour un premier tournoi qui m’a qualifié à celui à 100.

(2) Tout ça figurera dans un Envrak spécial USA que l’équipe vous concocte pour très bientôt.

(3) Une structure de tournoi se définit par le montant d’entrée + profondeur de cave + hauteur des blindes + vitesse d’augmentation des paliers + add ons (recaves) eventuels. Si votre tournoi à 45$ propose une cave de 1500 jetons sur des blindes 25/50 avec augmentation toutes les 20 minutes, vous savez qu’au bout d’une heure les blindes se monteront à 10% de votre tapis… ce qui favorisera un jeu bourrin et laissera une large place à la chance, les joueurs devant prendre un maximum de risques pour éviter de se faire dévorer leurs tapis par les blindes. On appelle ça un tournoi “boucherie”.

En revanche, si vous entrez dans un tournoi à 125 dollars avec 4000 jetons, des blindes 25/50 mais une augmentation toutes les 30 min, vous êtes dans une partie correcte, favorisant un “beau” poker.

Plus la cave de départ est élevée, moins les blinds augmentent vite, mieux c’est…

(4) J’ai claqué 100$ dans cette foutue boutique.

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4 commentaires

    Grinouille  | 01/07/08 à 17 h 48 min

  • A pas tout compris moi… je joue rarement au Poker.. j’ai eu un peu de mal à suivre…! Mais j’attends avec impatience le récit de ton séjour à Vegas…!

    Grin’… qui ose commenter!

  • Holden  | 01/07/08 à 22 h 31 min

  • Salut Grinouille ! J’ai pris le parti de pas m’attarder à expliquer certaines notions, ca aurait été fastidieux. Et en même temps sans ça, les initiés auraient du mal à comprendre l’intérêt de tel ou tel coup ! J’ai pensé que l’intérêt pour les autres était ailleurs, dans une espèce de cartographie du poker à Vegas, l’ambiance, etc.

    En revanche si tu as des questions je serai très heureux d’y répondre !
    Osez, Joséphine !

  • Engy  | 02/07/08 à 16 h 07 min

  • Je suis un peu comme Grin’, pas sure d’avoir tout compris mais ça m’avait l’air tout plein d’adrénaline, ça m’a plu ! Je vais relire les 2 autres articles poker pour voir. ;)

  • Le Nem  | 06/07/08 à 18 h 00 min

  • PTDR … Holden, t’es un Geek du Poker. :D J’ai croisé quelques uns de tes probables adversaires (portant leurs fiers sweat-shirts du team Winamax) en transit via Detroit ce matin (ou cette nuit, je ne sais plus). Perso je me suis essayé au cash-game avec des profils plus que variés. Intéressant … à défaut d’être enrichissant (balance nulle).

    Perso, j’adore D.Negreanu avec son côté “je joue et j’me marre” (quand tout va bien). J’aurais également été comme un ouf de le croiser.

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