Berthold Brecht ou l’éternel retour de la bête immonde

28/12/16 par  |  publié dans : A la une, Société | Tags : , ,

Rencontres d'Arles 2016

Rencontres de la photographie Arles 2016

« Ne crions pas victoire hors saison, le ventre est encore fécond d’où est surgie la bête immonde » écrivait Berthold Brecht en 1941 dans « La résistible ascension d’Arturo Ui ».

Naïfs, nous avons cru aux « leçons de l’histoire », celles qu’on tirait de l’expérience. Les « plus jamais ça » incantatoires nous préservaient de la peur du retour de l’immonde. A dire le vrai, la matrice monstrueuse a sommeillé longtemps, ses rejetons étaient les vaincus, leurs crimes étaient connus, reconnus, honnis, jugés et condamnés. Mais le temps a passé, la mémoire s’estompe et disparaît avec ses derniers témoins, elle dormira bientôt dans les bibliothèques oubliées. C’est comme si le passé n’avait jamais existé, comme si les bibliothèques avaient brûlé. Les historiens sont dans les universités, il est rare qu’on les consulte ailleurs qu’à France Culture dont la diffusion est confidentielle. Au demeurant, les négationnistes et autres conspirationnistes sont d’excellents communicants : « à Auschwitz on n’a jamais gazé que les poux ». Une fois les derniers témoins morts, si ce n’est l’histoire et les historiens, qui peut encore témoigner ? Et même ceux là, n’avaient il pas tout inventé ?
Il suffit de commencer une phrase par « Il est prouvé que… » pour convaincre. Puisque c’est prouvé, c’est vrai. Allons nous vérifier chaque assertion ? Chaque rumeur ? Surtout si elle nous conforte dans nos convictions ? Que celui qui n’a jamais transmis un “hoax” en toute bonne foi jette la première pierre.

 

Tatoo

Atelier Tatoo Art Club Marseille

L’amitié entre les peuples

L’Allemagne de l’ouest a été « dénazifiée », c’est à dire qu’on y a peu ou prou enseigné l’histoire du nazisme et son cortège de crimes. Certains Allemands en ont conçu un sens certain de la responsabilité envers les générations futures, d’autres une culpabilité irrationnelle, d’autres encore le sentiment d’une injustice qu’on leur a fait subir, dont ils doivent obtenir réparation. Ils sont victimes du complot juif et franc maçon, le protocole des sages de Scion en est la preuve, ils se réunissent encore tous les ans dans le cimetière juif de Prague pour dominer le monde. Rien ne peut les faire douter: “Que ce soit un faux importe peu puisqu’il dit la vérité” rétorquent les conspirationnistes, même la preuve en main. C’est à l’Est, dans le camps des vainqueurs où la règle était « l’amitié entre les peuples » que fleurissent les mouvements néonazis les plus extrêmes. Ils montent en puissance, notre propre extrême droite est aux portes du pouvoir, les pays « communistes » satellites de l’URSS redeviennent ce qu’ils étaient: des dictatures fascistes, racistes et xénophobes. L’extrême droite autrichienne est à dix mille voix du pouvoir, le boulet est passé très près cette fois, l’élection rejouée a redonné un peu d’air mais 46% des voix pour l’extrême droite, c’est une victoire à la pire russe. En Italie le mouvement national populiste « Cinq Etoiles » a emporté Rome et Milan, pour commencer. Sans parler du nouvel axe Trump Poutine.

 

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Le sens de l’histoire

Ce processus est-il inexorable ? Certes, le pire n’est jamais certain, mais nous avons cru au « sens de l’histoire », celui qu’on pouvait orienter et impulser,  alors qu’elle n’est qu’un bateau ivre piloté par des fous. L’histoire ne s’inscrit pas dans nos gênes, ce que nous n’avons pas vécu n’existe pas, la mémoire de nos enfants et de nos petits enfants est une terre vierge sur laquelle on peut graver n’importe quelle folie.
Aux temps troublés de la sortie de la seconde guerre mondiale, l’Allemagne nazie, l’Italie et le Japon vaincus, l’Union Soviétique était un espoir de justice, de paix et de démocratie pour des millions d’hommes. On sait que la démocratie soviétique du parti unique et des services spéciaux n’a rien eu à envier aux nazis. Avec l’aide charitable du Vatican les services secrets américains ont exfiltrés les criminels nazis pour les aider à mettre en place des dictatures dans tous les pays d’Amérique Latine, pour lutter contre le communisme et endiguer les mouvements d’émancipation de la tutelle nord américaine. Ils ont donc tout naturellement recruté les meilleurs spécialistes du combat contre le communisme, les nazis. Ces dictatures n’ont commencé à tomber que cinquante ans après, autant de temps perdu pour l’apprentissage de la démocratie pluraliste, celle où chacun admet qu’il a accédé au pouvoir par les urnes et accepte de le perdre de la même façon, ce qui donne quelques obligations.

 

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Peinture de Anton Zvir

Que faire face à la montée des populismes?

Face à la montée des extrêmes droites nous avons l’embarras du choix : lutter ? Mais avec qui et dans quoi? C’est épuisant. Collaborer ? C’est encore un peu mal porté, mais de moins en moins, l’époque appartient aux « décomplexés ». La politique du chien crevé au fil de l’eau est certes la moins fatigante, mais elle manque de panache. Il reste la résistance belge : « je suis d’accord avec vous, mais je n’ai pas compris la consigne. Pouvez vous me ré expliquer ? » Les allemands y avaient perdu leur germain. On peut aussi gueuler tant qu’on a de la voix, dans le désert ou dans les rues, on prétend qu’à Jéricho des murailles en sont tombées. Ça ne coûte rien d’essayer, mais ça pèse peu contre une avalanche de 49.3. Il n’en demeure pas moins que « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu » écrivait encore Berthold Brecht.

 

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Une jeune aixoise après l’attentat de Charlie

A droite toute !

On accuse les maladroits d’avoir deux mains gauches, merci pour les gauchers. Peut-être devront nous bientôt marcher avec deux pieds droits, dont un pied bot: choisir entre une droite dure, pire que les précédentes, sur la tabula rasa laissée par nos édiles « socialistes » qui ont trahi ceux qui les ont élus, ou une droite extrême dont on ne sait que trop ce qu’elle fera de notre déjà démocrature.  Mais ne pas choisir, est-ce encore un choix ?

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Hervé Morin, nouveau Président de la nouvelle grande Région Normandie, Président du « Nouveau Centre » fédéré à l’U.D.I. Le disait sur France Inter en mars 2016 : « Entre Nicolas Sarkozy et Manuel Vals il n’y a pas vraiment de différence ». Si cette assertion était venue d’un sympathisant d’un des partis qu’on dit d’extrême gauche, voire d’un socialiste « frondeur », ce serait jugé excessif, abus de langage, polémique, voire malhonnêteté, et balayé d’un revers de main méprisant. Quand des personnalités de la gauche socialiste dite « modérée » -et non des moindres- disent « Trop c’est trop », on les accuse de tirer contre leur camp. C’est inexact : peut-être ne le savent-il pas encore eux mêmes mais ce n’est plus leur camps. Non qu’ils aient déserté ou trahi, bien au contraire, comme on dit d’un match perdu avec courage et panache, ils ont « sauvé l’honneur ». C’est ce gouvernement prétendument « socialistes » qui a trahi sa parole, ses promesses, leurs électeurs, ceux qui le leur crie dans la rue, le peuple de gauche qui les avait élus.
Tout le monde sait que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, mais croire est dans la nature de l’homme. Si vous promettez du sang et des larmes, vous n’avez aucune chance d’accéder au pouvoir. Mentir pour être élu est l’usage, trahir sa propre parole et les supposés siens est encore autre chose. D’ailleurs ils ne disent plus rien : vous nous avez porté au pouvoir, obéissez, silence dans les rangs, foncez sur les chiffons rouges que nous agitons.
L’autorité de la compétence a cédé la place à l’autoritarisme.

 

Loi travail

De l’autorité ou la France des petits chefs.

Le Parti Socialiste n’est pas innocent sur la question de l’autorité. Quand les instituteurs en ont eu assez de leur salaire de misère, de leur déclassement et qu’ils l’ont fait savoir, le gouvernement socialiste de François Mitterrand leur a offert deux cadeaux qui ne lui coûtait rien. On les a appelé « Maître des Écoles » avec les majuscules, et on leur a offert une progression de carrière. Jusques là les Directeurs étaient les plus engagés, les plus dévoués, les passionnés, ils assumaient une noble charge. Ils aspiraient à servir leur cause, leur art, les enfants. En remplaçant cet engagement par un grade ils ont substitué aux héritiers des hussards noirs de la République les carriéristes, les cupides, les narcissiques, ceux qui aspiraient à jouir d’être des petits chefs. Au dessus encore il ont placé le Saint Graal : tout Directeur a dans sa besace son bâton d’Inspecteur. Nous avions les meilleurs, par la grâce de la culture clientéliste « socialiste » nous avons hérité des pires. Quand il a été question d’introduire des psychologues cliniciens dans l’éducation Nationale la réponse du ministère a été « Il n’y a pas de place dans l’administration pour des personnels qui obéissent à une éthique ». Dans tous les domaines, publics et privés, l’engagement est devenu suspect, la société française est devenue une armée mexicaine, dix gradés pour un troufion qui attend le contrordre qui ne manquera pas de suivre l’ordre. Tout le monde peut se tromper: jadis la C.F.D.T. Prônait l’autogestion, aujourd’hui elle accompagne la loi travail. L’esprit napoléonien domine la société française, nous sommes les seuls à ne pas nous en rendre compte. 

Ce que chantent les lendemains

Les temps troublés que nous traversons avec la franchisation du terrorisme individuel sur notre sol sont la justification de toutes les dérives et de toutes les surenchères. Ici ou là, des utopistes appellent à une démocratie directe, espérons que les avancées ne consisteront pas uniquement à agiter les mains au lieu d’applaudir, comme à nuit debout, pour que les sourds nous entendent. Les français devrons-t-il jeter la démocratie aux orties, et avec elle les acquis de la révolution française, du Conseil National de la Résistance et de mai 1968 pour en réaliser le prix ? Mais alors le chemin à reparcourir serait très long. Les français ont montré plus d’une fois au cours de l’histoire qu’ils pouvaient s’opposer à la barbarie, celle de l’extérieur, et acclamer celle de l’intérieur. 

L’avenir nous  dira ce que chantent les lendemains, pourvu qu’ils ne chantent pas comme hier Maréchal nous voilà…

 

Charlie 2015

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1 commentaire

    Torreilles  | 03/01/17 à 0 h 04 min

  • Bonjour,
    Excellent… Je vous recommande en guise de contre poison et/ou de vaccination l’ouvrage :
    “George Orwell de la guerre d’Espagne à 1984” de Louis Gill…
    Insoumission, résistance, 6ème république…
    De la démocratie, de la liberté, de l’équité, du partage,… à conquérir… ensemble…
    Merci encore…
    Guy,

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