Les nouveaux maîtres du “novlangue”, la culture, combien de divisions?

27/08/16 par  |  publié dans : Société | Tags : ,

“Le Pape, combien de divisions”? répondait Staline en 1935 à Laval qui intervenait en faveur des catholiques de Russie.

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Parlêtre dit l’autre

A part quelques pharmacologues qui croient que nous ne sommes que chimie et quelques psychologues cognitivo-comportementalistes qui croient que nous ne sommes que comportements innés ou acquis, c’est un fait établi par la psychanalyse les sciences humaines et l’expérience : nous sommes des êtres de langage. C’est le seul élément qui nous différencie radicalement des autres mammifères supérieurs. Chaque être est singulier, il est construit des mots qu’il a reçu en héritage : ceux qui le précèdent, son roman familial, ceux qu’il entend à son arrivée au monde, leur richesse ou leur rareté, ceux qu’il reçoit en partage tout au long de sa vie. Chacun de nous est une sorte de livre « à l’insu de son plein gré », un dictionnaire avec son vocabulaire, ses synonymes, ses exemples, sa syntaxe, sa rhétorique. Certains n’ont qu’un tout petit livre d’une couleur ou d’une autre, d’autres une encyclopédie. Si nous sommes inégaux, c’est bien devant la culture et le savoir. En apparence nous parlons la même langue avec les mêmes mots, mais c’est un leurre. Outre que les stocks ne sont pas comparables, on croit que les mots ont un sens, celui du dictionnaire. En fait ils en ont plusieurs, c’est la polysémie, et leurs sens se modifient avec le temps, les époques, les milieux et les contextes. A part quelques médiévistes d’élite, personne ne peut lire François Villon dans le texte, celui que nous connaissons est une traduction.

O tempora o mores

Les langues ne sont donc pas immuables, le temps fait lentement son œuvre, les glissements sémantiques sont leur mouvement naturel : qui se souvient aujourd’hui que « rigoler » ou « se marrer » signifie rire à se pisser dessus ?
De plus, au moins aussi loin qu’on puisse en avoir la trace, on peut impunément se jouer du langage, c’est la licence poétique qui joue des effets de style comme la métaphore et la métonymie pour créer des images et, de fait, inventer du sens. « La terre est bleue comme une orange ». La terre est bien bleue vue du ciel, mais Paul Eluard n’a pas connu Gagarine, une orange n’est pas bleue non plus . Pourtant cette métaphore est entrée dans l’histoire de la littérature, et pas la terre est ronde comme une orange, ou une orange est ronde comme la terre.

Demain, on rase gratis

Avec les mots on peut dire le vrai ou mentir, « Ce que je vous dis est la pure vérité, je viens juste de l’inventer ! » marmonne, facétieux, Jacques Prévert. La « communication » est un leurre, on l’observe régulièrement au quotidien : à l’issue d’un dialogue entre deux personnes qui cherchent à se convaincre mutuellement chacun pense avoir convaincu l’autre, dont il n’a rien écouté ni entendu.

 

Burn Out

On peut aussi adopter la langue de l’autre pour le manipuler, lui dire ce qu’il désire entendre. C’est le premier ressort de la publicité, qui emploie nombre de psychologues à cet effet. Ce n’est pas nouveau en politique, tout le monde a beau savoir que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, on a un tel besoin de croire que ça réussit à tout coup, on choisit juste celui dont le mensonge nous convient le mieux. Parfois, le candidat croit lui même à ses propres promesses. Promettez des efforts et de la souffrance, des larmes et du sang, vous ne serez jamais élu. Dire à chacun ce qu’il veut entendre est l’arme de séduction massive de tous les populismes, qui promettent une chose aux uns et son contraire aux autres, jusques dans le même discours, voire dans la même phrase. Chacun n’entend que ce qu’il veut entendre et ignore le reste, l’ensemble du discours lui échappe, comme sa rhétorique.

Éloge du populisme

C’est ce qu’a compris Marine Le Pen en rendant le Front National « présentable », donc fréquentable. En bannissant dans un premier temps les écarts de langages racistes et négationnistes de son père, en l’écartant ensuite avec ses fidèles les plus virulents. Puis dans un deuxième temps en s’emparant des valeurs républicaines, et enfin de celles réputées de gauche. Tout est bon à prendre, elle est devenue -du moins par le verbe- la championne de la laïcité et de l’indépendance nationale. Entre ici Jean Moulin, à ma droite, tu étais au Front National bien avant nous, tu as combattu l’étranger, ta place est parmi nous, auprès de Jeanne d’Arc et de Charles Martel. Ils ont également annexé Jaurès et Blum, le cercle du front national de Science Po a déclaré dans son argumentaire contre la loi travail : « Aujourd’hui, Léon Blum voterait Front National ». Le parti des négationnistes est devenu phylosémite, les juif sont leurs amis. Il est populaire et non pas populiste, « Le F.N. est le parti du peuple, ceux qui parlent de populisme ne font que signifier leur mépris du peuple ». (Laurent Fillipot sur France Inter, août 2016)
Nicolas Sarkozy n’avait-il pas déjà annexé Guy Moquet, jeune communiste fusillé à dix sept ans par les nazis, faisant lire sa lettre d’adieu dans les écoles ? Parmi les nouvelles icônes du front il y a toutes celles de la gauche, et depuis peu, De Gaulle et les gaullistes. les skinheads et les néonazis sont priés d’aller jouer ailleurs.

 

Cours Julien

Novlangue

On peut donc jouer sans limites avec le langage, détourner les symboles, l’utiliser pour tromper ou séduire, et même pour dire la vérité, du moins ce que l’on peut en dire. La langue est un formidable outil à tout faire, chacun est responsable de l’usage qu’il en fait. Mais on peut encore faire un pas de plus : distordre la langue en s’emparant de chaque mot pour en modifier le sens.
le « novlangue » use systématiquement de glissements sémantiques pour créer un système signifiant nouveau, qui ressemble à s’y méprendre à l’original. En changeant le sens des mots le pratiquant s’empare de leur charge symbolique, donc de leur pouvoir : changer les définitions retourne le sens du discours comme une chaussette. La propagande est un art savant.

 

Loi Travail

Des exemples

Depuis un siècle les luttes ouvrières ont permis de construire le code du travail, les syndicats ont fait reculer l’exploitation sans règles ni limites du « matériel » humain de la révolution industrielle, c’était « Germinal ». On dit aujourd’hui ressources humaines. Ces révolutionnaires étaient d’authentiques réformateurs. Comme ils défendent aujourd’hui les droits chèrement acquis hier, dans le contexte particulièrement difficile de la mondialisation, on les dit conservateurs et rétrogrades. Il faut évoluer, l’avenir est à la dérégulation et à l’adaptation en temps réel au marché. Le gouvernement qui détruit progressivement le code du travail se proclame réformateur et progressiste. Les progressistes deviennent réactionnaires, les réactionnaires deviennent progressistes, l’affaire est dans le sac.

 

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Les mots ont une charge affective positive ou négative, en changeant les définitions ou en les supprimant, on change les polarités et la portée du discours. Si, selon Lacan, le rapport d’arrimage de la langue à la réalité qu’il tente de décrire est comme l’ensemble des points de capiton d’un édredon, la novlangue consiste comme dans la psychose à désarrimer le discours de la réalité qu’il tente d’appréhender pour le raccrocher à sa convenance. Dans le cas du délire c’est un cataclysme, dans celui de la novlangue c’est une manipulation.
Il suffit ensuite de marteler inlassablement les mêmes slogans, une fois les concepts décrochés de leurs définitions remplacées par celles qu’on veut imposer. Voire et même par rien du tout, ils deviennent alors des mots valises qui ne contiennent rien et donc potentiellement tout, comme le pur son d’un mantra.

Travaux pratiques: le syllogisme

Par jeu, un médecin psychiatre expliquait aux infirmiers de son service qu’ouvrir un corps avec un bistouri ou éventrer quelqu’un, c’est la même chose. Son auditoire restait sans voix, mal à l’aise, interdit par ce sophisme: Jack l’éventreur plonge un couteau dans le ventre de ses victimes, le chirurgien plante un bistouri dans le ventre de son patient, le chirurgien est un éventreur. Il prenait un plaisir évident à l’effet produit : avec l’autorité du savoir supposé, en omettant que l’intention de l’un est de sauver et celle de l’autre de tuer, il plongeait son auditoire dans la sidération.
On pourrait multiplier les exemples à l’infini, il suffit d’écouter un débat politique ou philosophique pour collectionner des chapelets de perles.

petit exercice de décodage

l’éloge de l’ignorance « Expliquer c’est déjà vouloir excuser » signifie : « Ne cherchez pas à comprendre, votez pour moi, je suis l’homme providentiel, je m’occupe de tout ».
« L’antisionisme c’est de l’antisémitisme » signifie : amis juifs, votez pour moi.
L’antisionisme, à savoir le refus de la théorie selon laquelle « Dieu a donné la Palestine au peuple juif, il est donc légitime de la reprendre entièrement en chassant les palestiniens qui nous ont volé notre terre» devient du racisme. Refuser l’occupation d’un pays par un état colonial théocratique, occupation qui s’étend de jour en jour, l’objectif étant à terme le « grand Israël », l’annexion de la totalité du territoire Palestinien, devient de l’antisémitisme, haine des juifs de confession ou d’origine, habitant ou non l’état d’Israël.
Dans cette logique, l’anticolonialisme, c’est du racisme. Ceux qui s’opposaient aux guerres menées contre le Vietnam et son peuple, c’était par haine des vietnamiens. Ceux qui ont milité pour l’indépendance des peuples l’ont fait par haine de ces peuples. On voit bien que ce sens est pervers, mais dés qu’il s’agit d’Israël, la plupart des hommes politiques se font absents. Critiquer la politique d’Israël c’est perdre les élections. De même, pour d’autres raisons, chacun selon son patronyme, de sages philosophes deviennent aussitôt hystériques.

Ce que chantent les lendemains

Au train d’enfer où vont les choses, il semble que le risque d’un retour des droites extrêmes, jusqu’à il y a peu impensable ou considéré comme impossible, devient de plus en plus probable.

Rencontres photographiques d'Arles 2016

Peut-être faudra-t-il que les français et les européens refassent l’expérience du totalitarisme pour ne plus être séduit par ses sirènes. Mais quel en serait le prix ? Les derniers témoins disparaissent et l’expérience ne se transmet pas. Au plan de l’argumentation politique on en est à « Ceux là on les a pas essayés, pourquoi pas leur donner leur chance ? »
C’est alors que les lois d’exception mise en place par le gouvernement du Valsoland (petit sacrifice à la tentation du novlangue) deviendront délétères entre des mains totalitaires.
La profusion d’informations sur les réseaux sociaux est d’ores et déjà un formidable auxiliaire de police, il sera peut-être demain celui de la police politique. On peut vous y lire à livre ouvert, le profilage est aujourd’hui à la portée du plus obtus des pandores, sans parler des algorithmes à la disposition des plus instruits. Dès lors que, comme tout le monde, vous utilisez internet, on sait tout de vous, jusqu’à la couleur de vos chaussettes. Pour le moment, la plupart des internautes n’ont rien à craindre ni à cacher, mais les cambodgiens ont appris à leurs dépends que même porter des lunettes pouvait vous faire mettre à mort.

Que faire ?

Vieille question. Les gens de culture disent à qui veut les entendre : « Seule la culture peut nous épargner le retour de la barbarie ». C’est évident, il suffit de revoir une pièce de Berthold Brecht d’André Benedetto ou de William Shakespeare pour s’en convaincre, ou de lire, ou encore de faire société autour de la musique, ou de la danse, ou du sport, pour le vérifier. Mais la culture ressemble à ces sacs de sable qu’on accumule quand l’eau monte, que le fleuve est en crue, c’est un rempart dérisoire contre les torrents de boues qui menacent. Jusqu’à un certain niveau, c’est efficace, mais ensuite ?

Seulement c’est notre seule arme. Le problème c’est : qui veut, qui peut l’entendre ? Qui a accès à la culture ?

De plus en plus, depuis quelques années, les acteurs culturels vont au devant des publics qui ne viennent pas jusqu’à elle. A terme, l’avenir dira qui gagnera, la tortue de la culture ou le lièvre du populisme.

« Que hacer ? » les colombiens répondent « Seguir de vivir », continuer de vivre.

Nombre de nos aînés ont survécu au fascisme mais le pire n’est jamais certain, et la partie n’est pas entièrement jouée. Que de sa place chaque colibri fasse sa part, il y a parfois des sursauts salutaires.

 

Charlie 2015

A suivre…

N.B.: le novlangue est la langue d’Océania dans le roman de Georges Orwell « 1984 » publié en 1949

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