8 fois debout, pari relevé

17/04/10 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

Difficile d’écrire sur Huit fois debout sans verser dans le témoignage. Il serait peuplé de rendez-vous pôle-emploi saugrenus et d’entretiens d’embauche décalés, vécus ou entendus. Un répertoire d’anecdotes universel tant les aberrations du marché du travail tendent à concurrencer celles pourtant indétrônable de l’administration française. Le récit serait acerbe et triste, aussi fort que désespéré, sensible forcément, comme l’est le premier long-métrage de Xabi Molia. Une redite donc, qui ne trouverait peut-être pas comme l’original le juste équilibre entre fiction et résonance personnelle, onirisme et réalisme.

« Sept fois à terre, huit fois debout ». Pas mieux : un dicton, un titre, un message que portent aussi bien le loser que le survivor. Ils sont les deux cap’tain : Elsa et Mathieu, enchainant les petits jobs parce qu’il le faut. A la question « Que faites-vous dans la vie ? » – première posée en société -, Elsa dirait bien qu’elle cherche sa place, auprès de son fils, d’elle-même. Mathieu répondrait volontiers qu’il doute (il en a les tics langagiers), qu’il profite des beaux moments. Mais ce que la norme veut savoir c’est l’emploi qu’ils ont, pourvu qu’ils en aient un gratifiant, car le manque d’ambition – comme le célibat passé trente ans – fait aujourd’hui office de fardeau honteux. Ignorant l’opportunité de saisir ce pamphlet stérile, Xabi Molia préfère enrichir ses personnages, inadaptés, imparfaits (mais complets!), qu’il dote d’une cohérence n’appartenant qu’à eux : une personnalité en somme. Julie Gayet et Denis Podalydès nourrissent ses caractères volatiles et affirmés, leur confèrent un physique et une identité en toute appropriation. Elle, parfaite de fragilité, joue de la profondeur de ses traits et de ses regards. Lui, philosophe des bois, allie douceur et robustesse : Podalydès sans l’être. Si Huit fois debout suit surtout le cheminement d’Elsa, le charme du film réside dans ses rencontres hasardeuses avec Mathieu, leurs parallèles, leurs tâtonnements. Certes, l’histoire abuse des coïncidences mais tous les chemins ne mènent-ils pas aux paumés?

« Héros égarés, public trouvé ». Le précepte n’existe pas, Xabi Molia prend des risques. Outre celui de la logique « film à marginaux, film marginal », ce romancier impose un rythme lent voire contemplatif, qui ne convient qu’à ceux qui se laissent porter (personnages ou spectateurs). Les erreurs de ses protagonistes, leurs obstacles, il prend – et leur donne – le parti d’en rire plutôt qu’en pleurer, plutôt qu’en juger. La mauvaise mère ou le SDF résigné, leurs comportements presque amorales, libre à la salle de les accepter. Et lorsque mis à la porte de leurs appartements, Elsa et Mathieu s’égarent en forêt, la caméra exploite la poésie façon Yuki et Nina ou Wendy et Lucy – le jeune réalisateur ne cachant pas ses affinités artistiques avec la clique de Portland (Kelly Reichardt, Gus Van Sant) et les « cinéastes de la sobriété ». La musique originale signée Hey Hey My My sert et appuie ce parcours incertain et initiatique de ceux qui – à défaut de changer – vont arrêter de sauver les apparences ou repousser les limites pour apprendre à être soi. Il fallait bien du folk-rock pour ça, pour illustrer ces moments évanescents où l’esprit s’envole après ces autres à peine perceptibles où il a basculé. C’est Marion qui se démaquille dans Requiem for a dream, Elly qui lâche son cerf-volant dans le film d’Asghar Farhadi, Elsa sur la plage puis Elsa grandit.

De l’écriture, du style, des choix, une alchimie, Huit fois debout possède les ingrédients qui font l’attrait des premiers films réussis – ceux qui titillent le cœur tendre des critiques. Quelques fondus malheureux, des dialogues qui retombent comme des soufflés : si le résultat n’est pas sans défauts ni maladresses, il révèle un potentiel de cinéaste, rappelle celui d’acteurs et se niche sur un sujet qu’il était temps d’aborder en France avec cette légèreté. Xabi Molia a filmé l’optimisme fragile, d’autres devront maintenant se pencher sur cette détresse sociale que cause l’absurdité.

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