9 mois ferme d’A. Dupontel : critique et interview

16/10/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

« 9 Mois Ferme» un film de Albert Dupontel

Il y a des gens qui ont une gueule, et les autres. Ce qui fait qu’Albert Dupontel – le jour où on le rencontre : cheveux gras en bataille sous une casquette passée de mode, chemise à carreaux, short de touriste allemand et baskets sur chaussettes blanches remontées jusqu’aux mollets – est aussi immédiatement sympathique que son cinéma. Lequel n’a pas tellement bougé depuis 5 films, au rayon comédie aux accents de satire sociale, mêlée d’une grosse tendresse envers ses personnages, qu’il laisse évoluer dans une fantaisie débridée des Monty Python. Sa marque de fabrique et fondatrice, depuis Bernie : les tribulations de demeurés gentils, inadaptés sociaux « ces personnages qui sont là sans jamais vraiment l’avoir choisi et ils essaient de vivre, malgré tout, coûte que coûte » et qu’il interprète lui-même : « comme ça je suis sûr que mon acteur principal fera un effort sur le salaire… ». Chez Dupontel, le trublion, le sale gosse, on a souvent cru qu’il était question de flinguer la société alors qu’il n’est question que de croquer : à grands traits, les personnages (au risque de ne pas décoller de la caricature) ; à grandes bouchées, le monde et son chaos (au risque de ne jamais transcender le genre). « Personne n’est ici parce qu’il l’a voulu et chacun doit se démerder. Je pense que les intentions de nos parents sont bonnes mais à l’arrivée c’est pas forcément le résultat souhaité. Vivre c’est aussi souffrir. »

Monty Avery ou Tex Python ?

Il ne faudra ainsi pas attendre de 9 mois ferme – une juge immaculée se fait mettre enceinte par un délinquant psychopathe – une réflexion ni même une satire sur la justice, les réformes Taubira ou le surpeuplement des prisons. Le high concept, l’idée de génie de départ, n’a pour autre ambition que de faire rire. « La justice et la police, dans mes films, c’est un décorum, et malheureusement, elles n’ont pas besoin de moi pour être ridicules. Mais moi le discours anti-flics, je l’ai pas du tout. Dans la réalité, quand je vois un manifestant se friter avec CRS, je me dis juste que ce sont deux pauvres qui se fritent sur la gueule pour le bénéfice d’un puissant. Comme la guerre. » Côté gags, on l’a déjà écrit ici-même, Dupontel tranche agréablement avec la sitcomédie dialoguée à la française. Fan et ami de Terry Gilliam (qui accepte de courtes mais réjouissantes apparitions dans ses films) il se targue de faire un minimum de belle image. Ainsi, au mythique running gag de la tortue dans Le Vilain répond ici une hilarante séquence de cambriolage à la Tex Avery, tandis que les apparitions de Jean Dujardin sont accompagnées de multiples trouvailles sympathiques. On n’ira pas chercher midi à 14h non plus : passé un plan-séquence d’ouverture que n’aurait pas renié De Palma, Dupontel est loin d’atteindre la maestria visuelle de ses modèles.

Un goût d’imperfection

Son deuxième film, Le créateur, explorait les affres de… la création artistique. Ce délicat séisme, le démiurge Dupontel l’explique, ou plutôt ne l’explique pas encore aujourd’hui : « Je suis soumis a des pulsions du disque dur que je ne maîtrise pas. Je me trouve limité, je me trouve répétitif, j’explore une cage mentale qui est toujours la même… seulement avec le temps, je trouve des recoins que je ne connaissais pas. J’écris lentement, je suis laborieux, je suis un vrai tâcheron. Là où Woody Allen aurait fait 30 films, j’en ai fait 5 en 20 ans, et chacun m’a demandé beaucoup d’effort mental… je ne pense même pas que ce soit une affaire de talent, mais de structure mentale. Et chez moi c’est très long. » On a la même impression en écrivant sur ses deux derniers films, Le Vilain et 9 mois ferme : impression d’un chaos répétitif agréable à suivre, mais parfois un peu limité par ses ficelles. Le duo entre Dupontel, l’acteur, et Sandrine Kiberlain, certes parfaits tous les deux, tournant souvent à l’empilement de sketchs quand le film aurait gagné à prendre franchement la direction de la comédie romantique. A s’élever un peu. 9 mois ferme est truffé de bons moments à la fantaisie est communicative, mais accuse des baisses de rythme significatives – un comble pour un film d’1h27 – et on sort en ayant un tantinet faim. On aimerait que le succès de Le Vilain (plus d’1 million d’entrées) et celui-ci (?) permettre enfin à Dupontel de délaisser le jeu et s’adjoindre un scénariste pour se concentrer sur la mise en scène. En l’état, il n’y a vraiment pas de quoi bouder son plaisir, mais pas de quoi laisser un souvenir impérissable.

Rencontre avec Albert Dupontel : “Je me trouve limité”

(Propos recueillis collectivement en conférence de presse. Merci à Jean-Marie Guillaume et l’équipe des Cinémas Aixois)

Vous dites vous être inspiré du documentaire 10è chambre, instants d’audience. Comment on passe de Depardon à 9 mois ferme ?

Albert Dupontel : en se laissant aller mentalement. Je cherche pas trop à analyser le processus mental… la seule chose dont je me rappelle c’est effectivement que le documentaire m’a beaucoup ému et beaucoup choqué. Quant à vous dire comment je suis arrivé à ça… je cherchais une rencontre improbable entre une juge et un jugé, tout simplement. Le reste, c’est une alchimie bizarroïde, et la disséquer serait stériliser la source, donc je préfère pas prendre le risque, voilà. J’ai des réserves sur toutes les corporations, d’un système dits civilisés, mais la justice ce n’est qu’un décorum, je voulais avant tout faire une histoire d’amour improbable. Quoi du plus improbable que cette femme éduquée, brillante, intellectuelle au sens péjoratif du terme, et cet être frustre, qui par contre à une intuition humaine énorme, mais qui est un peu décalé par rapport au monde moderne. Comme dans tous mes films d’ailleurs. Bernie est en quête d’amour, Enfermés dehors, avec son uniforme il veut chercher aussi de l’affection…

Ce personnage caractéristique qui revient d’un film à l’autre, c’était délibéré quand vous avez commencé ? Vous avez voulu faire votre M. Hulot ?

Non, mais je suis un serial mini auteur : je suis soumis a des pulsions du disque dur que je ne maîtrise pas. Je me trouve limité, je me trouve répétitif, j’explore une cage mentale qui est toujours la même… seulement avec le temps, je trouve des recoins que je ne connaissais pas. Tous ces personnages reviennent de façon récurrente. Ce bonhomme dont vous parlez est un cousin germain de Bernie, des personnages de mon spectacle, et celui d’Enfermés…. c’est quelqu’un qui m’inspire beaucoup, et comme je le disais je cherche pas à savoir d’où ça vient. Tout en ayant grandi en banlieue, j’ai pas d’excuse, je sors d’un milieu aisé et très éduqué, donc j’ai connu ces gens à l’école mais je n’ai pas vécu leurs affres. Ces gens m’inspirent et je les plonge avec délice dans mes films… mais sans calcul. Vous mettez le cerveau en friche, et puis tout à coup quelque chose vous inspire, comme ce documentaire et tout d’un coup vous pensez à votre personnage, vous vous dites qu’en tant que jugé il serait pas mal, vous le sentez bien… c’est une sorte de jachère mentale permanente dans laquelle on va chercher des plantes qui existent déjà.

Comment vous arrivez à jongler entre deux casquettes, réalisateur, acteur ?

En étant profondément mégalo ! Et surtout en recherchant beaucoup l’autarcie. Tous les grands autarciques de ce métier Orson Welles, Chaplin, Von Stroheim, m’ont toujours beaucoup impressionné. C’est difficile, c’est du travail, mais au moins on est sûr que le film est celui qu’on voulait. Que les gens l’apprécient ou l’apprécient pas est une chose : il a des défauts, mais j’assume tout ce que vous voulez sans aucun problème. Après avec le temps je pense que la nature se chargera de me faire tenir un seul rôle. A défaut d’avoir une plus-value artistique j’ai une plus-value budgétaire, puisque j’ai un acteur qui fait un gros effort sur le budget ! Et puis avec le temps j’ai trouvé une complicité énorme avec mes acteurs, notamment dans Le Vilain avec Catherine Frot, le fait de jouer avec elle devant la caméra… je veux dire jouer au sens chair sang sueur, les difficultés de jouer avec ses angoisses, le bredouillage, la perte de texte… le fait d’être avec elle m’a permis une complicité que je n’aurais jamais eu autrement. Pareil avec Sandrine.

« 9 Mois Ferme» un film de Albert Dupontel

Justement, pourquoi Sandrine Kiberlain ?

C’est un heureux accident comme seul ce métier peut en fournir. J’étais parti pour faire le film en anglais parce que Terry Gilliam m’avait dit « un échec en anglais voyage plus qu’un succès en français » et il a malheureusement raison…. ça fait plusieurs films que j’essaie de faire en anglais. Donc j’avais commencé à travailler avec Emma Thompson en Angleterre, j’étais très content de rencontrer son oreille… mais la production française en langue anglaise était compliquée. Je suis retourné en France « à l’ancienne », et j’ai rencontré une pléiade d’actrices, dont certaines très connues, excellentes… mais il n’y avait rien qui collait ! En mai 2012 ç’en est arrivé à un point où j’ai laissé tomber le projet et j’ai commencé à travailler sur un nouveau film. C’est ma productrice, Catherine qui l’a fait lire à Sandrine Kiberlain. On s’est vu, on s’est parlé, elle était d’accord pour faire des essais, elle l’a fait avec beaucoup d’humilité – ce qui est souvent très bon signe – et j’y ai trouvé quelque chose que je n’arrivais pas à retrouver chez d’autres actrices. Dans les scènes de colère, ou pseudo-agressives, elle véhiculait une empathie, une tendresse particulière avec une maestria étonnante. Aujourd’hui j’arrive pas à imaginer quelqu’un d’autre pour le rôle, ce qui prouve qu’elle était faite pour ce rôle, qu’il l’attendait. J’avais un préjugé crétin, en fait. J’imaginais une petite brune agressive, j’imaginais pas qu’une grande blonde et douce pouvait faire l’affaire.

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