Antiviral de Brandon Cronenberg : le culte de la célébrité

22/02/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

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Ici, on compare Brandon Cronenberg au père, avec qui il partage l’obsession du corps, et auquel il s’oppose formellement : le clinique du premier contre l’organique du second. Là, on cherche les hommages à la filmographie impressionnante du paternel et des citations de Crash, de Vidéodrome ou encore d’eXistenZ – sur lequel Brandon a par ailleurs travaillé (aux effets spéciaux). Partout, on reconnait que c’était inévitable mais on blâme – parfois plus subtilement que d’autres – le fils qui fait avec ce qu’il a : son éducation, ses influences, son propre cinéma. Entouré d’une fine équipe technique, composée, entre autres, d’Arvinder Grewal, chef décorateur (il l’était également sur Cosmopolis de David Cronenberg) et Karim Hussain, directeur photo (il l’était également sur le film omnibus The Théâtre Bizarre), Brandon Cronenberg signe un premier long-métrage d’une qualité esthétique rare où le physique de son personnage principal, ainsi que sa détérioration, s’intègrent à la charte graphique. Dans cette univers aseptisé – qui n’est pas sans rappeler les photoshop abusifs des couvertures de magazines – le réalisateur canadien développe son pamphlet sur le monde moderne : la starification, la dignité humaine, la vie après la mort.

L’Eucharistie du fan

Syd March (Caleb Landry Jone) travaille dans une clinique spécialisée dans la vente et l’injection de virus prélevés sur des célébrités. Il revend ces échantillons au marché noir en se les inoculant. Le procédé s’avère dangereux : porteur du germe mortel ayant contaminé une grande star, Syd devient une cible vivante…

antiviral-afficheCette idée folle qu’a eu Brandon de commercialiser les infections, l’est d’autant plus qu’elle se décline – presque à l’infini. Dans Antiviral il devient possible de collectionner les greffes de peau des people, d’avoir avec eux/elles des rendez-vous virtuels dans des sex-shops, et de manger le corps de la star, ou plutôt un steak de cellules issues de cette dernière. En trainant sur des sites de fétichistes (auquel il fait d’ailleurs un clin d’œil en montrant un éternuement à l’écran), le réalisateur a nourri sa réflexion autour de cette nouvelle religion – aux allures érotiques – qu’est devenue la célébrité, et qu’il présente – à renfort de dialogue et d’interventions médiatiques – comme une hallucination collective. Dans son monde alternatif, le corps et le sang de la star se consomment. Une eucharistie pour rappeler le don de la personnalité à l’humanité, à ses fans qui se nourrissent de son succès, parce qu’« il y a quelque chose dans l’engouement collectif que l’on peut consommer et s’approprier ». Ce qu’illustrait l’un des fans devenu star, coupé au dernier montage.

Car la version d’Antiviral proposée en salle dure 1h44 contre 1h50 pour celle présentée à Cannes dans la catégorie Un Certain Regard. Une version remontée dont on appréciera la fluidité. Le compromis s’avère toutefois contestable quand on se sentait plus proche de Syd dans la première (et de sa jalousie) ; bien qu’agréable puisqu’on y saisit mieux le(s) propos du film. L’atout majeur d’Antiviral, lui, demeure intact : de la réalisation à la BO, de la photo à la déco, de l’écriture au jeu d’acteur, Brandon Cronenberg utilise tout ce que le cinéma – à la fois en tant qu’art et média – peut lui offrir, pour le mettre au service de son long-métrage. Si ce dernier a des défauts, souvent propres aux premiers films d’ailleurs (ses parenthèses oniriques, son absence d’empathie, son aspect impénétrable, son scénario parfois) : il possède une signature et une certaine mesure – déjà – dans ce qu’il distille de luxure, d’action, de suspens et de clés de compréhension. Là-bas, on souligne les faiblesses, ici sur Envrak, on préfère ses nombreux points forts, que nous n’avons eu aucun mal à trouver.

Des thèmes qu’on aime

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Si « la dignité humaine n’a plus aucune valeur », la perte de cette dignité peut, en revanche, avoir une valeur marchande. Au mois de mai, à Cannes, nous faisions le parallèle entre ce premier film et celui de l’australienne Julia Leigh Sleeping Beauty (dont Brandon Cronenberg n’avait pas entendu parler – on lui a demandé). Avec cette question : jusqu’où sont prêts à aller les jeunes gens pour trouver un sens à leur vie, ou pour l’argent faute de plus d’ambitions? Nous faisons aujourd’hui un nouveau rapprochement, avec le travail de Charlie Brooker et sa série d’anticipation Black Mirror – qu’on ne cesse de vous encourager à découvrir (et dont la deuxième saison a débuté le 11 février). Parce que les obsessions communes des œuvres d’une même époque sont parfois synonymes d’une vague “intellectuelle” à soutenir. On vous incitera donc aussi à aller voir Antiviral au cinéma, où il est sorti le 13 février dernier, pour ce qu’il dit – avec d’autres – d’une certaine tendance de notre société. Oui « la vie après la mort est devenue une notion perverse » : confer les biopics, ces stars dont on s’arrache les objets – et maladies – collectors, ou encore – idée soufflée par Karim Hussain lors de notre interview (ci-dessous) – ces comptes facebook qui restent ouverts après les décès…

Interview de Brandon Cronenberg, Karim Hussain et Arv Grewal


Antiviral de Brandon Cronenberg, avec Caleb Landy Jone, en salles depuis le 13 février.

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