Aux Yeux des Vivants : Cruelle adolescence

12/03/14 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

Aux yeux des vivants

Deux réactions récurrentes semblent prédominer chez les spectateurs français face à une production horrifique du cru : le complexe d’infériorité (“c’est français, c’est nul” même quand on a sous les yeux la démonstration irréfutable du contraire) ou la fierté exacerbée (“c’est français, c’est mortel !“, même si les scories sont flagrantes). On traque l’entre-deux, on cherche la petite bête, et avec le duo Bustillo-Maury, on n’y arrive pas. On a beau essayer de pointer les carences, l’exaltation l’emporte toujours. On avait découvert leur premier film, A l’Intérieur (à l’époque, dans une salle de cinéma, ce qui est assez remarquable pour être noté) avec un enthousiasme à ce point chauviniste qu’avant même de relever les nombreuses qualités du long-métrage et ses quelques défauts, on avait immédiatement lancé à la cantonade, poing levé, regard brillant et sourire aux lèvres pendant que les autres spectateurs vivaient un authentique traumatisme : “Nous aussi, on en est capables!”. Car a posteriori, et hélas pour un bon moment, le constat sera toujours le même : oui, on a dans les parages des cinéastes aptes à officier dans le genre avec autant de savoir-faire que les autres. Mais si on en doute souvent, c’est parce qu’il leur est de plus en plus difficile de trouver une oreille attentive à leurs velléités artistiques dans ce pays culturellement sclérosé par le consensus : il y a un monde que le commun des mortels Français ne connaît pas entre Despleschins et Dany Boon, ou entre Kechiche et Gallienne. C’est dire si l’horreur hexagonale n’a quasi aucune chance d’exister à l’intérieur même de ses frontières. Au delà, c’est paradoxalement plus facile. On n’a pas l’espace ici pour en dévoiler les raisons. D’ailleurs, on n’est pas sûr de toutes les connaître. Ceci étant dit : on a vu Aux Yeux des Vivants.

Bienvenue dans l’âge ingrat

affiche-concept-art-aux-yeux-des-vivantsOn ne reviendra pas sur la façon dont Metaluna Productions a dû boucler le budget du troisième long de Julien Maury et Alexandre Bustillo. On en a déjà parlé, et on ajoute en passant que c’est aussi un peu grâce à ça qu’on s’est retrouvé devant le film plus d’un mois avant sa sortie, avec un léger tiraillement d’angoisse installé là depuis quelques jours : et si le film était raté ? Si les ambitions dévoilées par le seul synopsis avaient eu raison des moyens limités et de la marge de manoeuvre de deux cinéastes convoquant rien moins que Wes Craven (La Colline a des Yeux) et Rob Reiner (Stand by Me) ? La créativité peut-elle s’affranchir des contraintes financières ? Apparemment oui.

Dés les premières images, on sait dans quel univers on met les pieds : celui, hyper-référencé, de deux passionnés soucieux de rendre un hommage, même infime, à ceux qui ont forgé leur cinéphilie. Quitte à trop en faire, à multiplier les ruptures de ton et les changements d’ambiance (façon train fantôme), à soigner l’action mais pas les dialogues, à parsemer le récit d’invraisemblances au profit de postures formelles et de plans joliment éclairés et exécutés (au risque de passer pour une fleur bleue, on a aimé la fleur rouge, perdue, toute seule au milieu d’un champ de blé caressé par la caméra. Moquez-vous). Un ensemble foutraque où surnagent un bon millier de références à Stephen King, à la génération Amblin, aux Goonies, à Halloween, E.T. (oui. Même E.T…)*. Le foisonnement référentiel perd souvent, et on déplore parfois le peu de temps accordé à la caractérisation des personnages, auxquels on peine à s’attacher. A ce titre, la scène d’ouverture, très belle mais trop courte, empêche par la suite toute empathie à l’égard d’un boogeyman qu’on aurait aimé aimer, mais qu’on ne peut considérer comme autre chose qu’un simple vilain s’acharnant à mettre en pièces un casting par ailleurs sympathique. Outre l’EPATANTE composition de Francis Renaud, on souffle de soulagement (parce que si on avait aimé Livide, ça n’était pas pour la qualité de jeu de ses interprètes masculins…) devant la conviction avec laquelle les jeunes comédiens donnent chair à leurs personnages. On n’aurait pas été contre quelques moments supplémentaires au côté de ces ados brutalement confrontés à la cruauté des adultes (entre autres…) et dont le potentiel dramatique est un peu sous-exploité. Les trop brefs instants de liberté partagés avant l’enfer du home invasion sont parmi les plus beaux du film, mettant à contribution des décors sublimes, dont des intérieurs un brin “méta”. Si on ne peut qu’apprécier les superbes envolées vaguement dissonantes de la partition de Raphaël Gesqua, déjà à l’oeuvre sur Livide, on regrette quand même son omniprésence – comme si les deux cinéastes, face à la peur du vide et de l’image orpheline, craignaient, à tort, de nous perdre en cours de route.

Mais les réserves sont moindres, face à l’engouement global. Aux Yeux des Vivants est exactement le film qu’on voulait voir : un bloc de nostalgie pure frappé du sceau des années 80, déconcertant par son refus de montrer les mises à mort pour mieux surprendre – et terrifier – quand la violence est lâchée (et de quelle manière ! Gardez vos mains sur le cœur si vous ne voulez pas qu’il se décroche) Un hommage au cinéma qu’on aime et à ceux qui le font. Une fable cruelle difficile à contextualiser (très peu d’indications de temps et de lieux nous sont données), renforçant par la même le côté imaginaire et cauchemardesque du récit. Un film dont les quelques maladresses nous passent au dessus, tant elles s’effacent au profit de cette délicieuse fierté qui une fois de plus, nous envahit à l’issue de la projection. Comme on aime bien ça mais que les prochaines occasions risquent de se faire rares, on a déjà prévu d’y retourner.

“Aux Yeux des Vivants”, de Julien Maury et Alexandre Bustillo, avec Anne Marivin, Francis Renaud, Théo Fernandez, Zacharie Chasseriaud, Damien Ferdel, Béatrice Dalle… Sortie nationale le 30 avril. Dates des avant-premières : le 15 mars à Paris dans le cadre de la prochaine nuit du PIFFF, le 22 mars à Nantes, le 28 mars à Thionville, le 17 avril à Lyon et le 18 avril à Tours.

* On a aussi cru voir un hommage aux 4 mouches… d’Argento, mais on peut se tromper.

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