Baraka, ça fait chanter les oiseaux

18/05/09 par  |  publié dans : Cinéma | Tags :

Pendant une heure trente défilent des paysages, des moments de vie, des monuments, des animaux aux quatre coins du monde. Le tout absolument sans paroles, sans commentaire, sans scénario ni acteurs pro. Ici un singe dans un lac d’eau chaude, là un comédien de kabuki, un moine bouddhiste, Karnak, les passagers d’un métro japonais, le mur des lamentations, une rue de New York, une usine d’électronique, le temple d’Angkor… dans un long montage parallèle, sur la musique de Dead Can Dance.

Documentaire ? Carte postale animée ? Fiction ethnologique ? Fresque spirituelle ? Baraka ou “souffle de vie” est un peu tout cela à la fois. Il y a dans ce film l’idée de compiler quelque chose de l’état du monde, de mettre en parallèle sa beauté, son immensité, avec les actions des hommes, triviales ou rituelles. Quelque chose de spirituel donc, un projet d’une ambition folle, qui a nécessité au réalisateur Ron Fricke et ses deux assistants 14 mois de travail dans 24 pays. Profondément ennuyeux ou bien langoureux et fascinant, le film installe discrètement son culte chez une frange d’initiés qui va grandissante, à commencer par les bobos ou les fumeurs de gros pétards. Nous avons testé, lors de 4 ou 5 soirées, de le diffuser en fond, 5 minutes juste-histoire-de-vous-montrer. A chaque fois on a posé les fourchettes, les conversations sont retombées, et l’assemblée a fini par scotcher l’écran, jusqu’à la dernière image.

Montage photo tiré de nuudel.org

Le truc, c’est qu’il ne s’agit pas de n’importe quelles images. Le souci technique du geek Ron Fricke permet des plans d’une beauté stupéfiante. C’est filmé en 70 mm, format de pellicule très rarement utilisé car très cher, mais qui permet beaucoup plus de détails (et norme de diffusion des écrans Imax) que la pellicule classique (35 mm). Les travellings, hyper léchés, ne laissent rien au hasard car contrôlés par ordinateur. Ça ne vous dira peut-être rien, mais sachez que réaliser un panoramique avec une vue en time lapse (tournage image par image pour montrer un long moment défilant à toute vitesse) entièrement fluide représente une pure prouesse. Le film est truffé d’exploits de ce type, envoûtant le spectateur sans qu’il s’en aperçoive dans un montage d’une naïveté pourtant confondante.

L’infinitude transcendantale du monde qui bouge. On devient vite lyrique en parlant de Baraka. A deux doigts d’aller prendre une carte de fidélité chez “Nature et Découverte”, avec un cd de cascade d’eau et de petits oiseaux qui font cui-cui à mettre en boucle et sur fond d’encens au patchouli. Mais le film a aussi ses détracteurs, trouvables sur l’IMDB – l’Allociné mondial.

TedG écrit ceci :

“Les autochtones ne sont pas intrinsèquement merveilleux. Ils sont aussi mauvais et écologiquement ineptes que nous. La magie est dans la différence, non dans l’être en tant que tel (…). Les amis, quand vous voyez ces gens “nature”, prenez un moment pour comprendre que tout ce qui se déroule devant vos yeux est posé. Chaque scène a été préfacée par le réalisateur, qui les a arrangées, mises en scène et manipulées comme il le fait avec nous.

L’une des scènes montre un rituel d’autochtones adorables en train de se déhancher. C’est vraiment du pur cinéma. Mais on ne fait aucune mention du rituel lui-même, qui fête la fin de la cicatrisation d’une excision. Il y a une autre scène, très jolie, d’un aborigène australien qui se peint le visage. Le fait que la peinture soit à l’acrylique et qu’il utilise un peigne en plastique en dit long”.

Oui, bon. Effectivement. Cela est valable si l’on prend le cinéma pour un reportage et que l’on tient à nier au réalisateur toute liberté du geste créateur. Bien des films, magnifiques, pourraient ainsi passer au bûcher parce que les bottes du soldat ne sont pas tout à fait les répliques des originales, ou parce qu’un personnage est très éloigné de son modèle historique, et bla-bla bla.

Alors on peut aussi être intrigué par cette curieuse danse d’aborigènes filmée à grands renforts de travellings et de grue – donc très calculée – et avoir envie d’en savoir plus. En cherchant bien, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une version du Kecak, où “un chœur d’une centaine d’hommes raconte l’histoire où les singes aident leur prince Rama à battre le méchant roi Ravana pour récupérer sa femme Sita que Ravana a kidnappée. Pour cela ils chantent de manière ininterrompue le distinctif “chak-a-chak-a-chak” et font des mouvements synchronisés autour des différents protagonistes de l’histoire qui interviennent au centre de la scène, entourés par le chœur. L’apogée de l’accompagnement qui va crescendo coïncide avec la victoire lors du combat” (Wikipedia). C’est complètement fou, c’est beau, et on se couchera moins con ce soir. C’est notre moment préféré, sur la vidéo, à partir de 3 minutes 30 – ne pas s’arrêter sur la qualité forcément pourrie ni au mauvais format d’image, au contraire admirez l’osmose entre les mouvements des chanteurs et de la caméra :

Ce qui fait qu’on préférera retenir d’autres témoignages, comme celui d’un certain Mike Woolner :

“J’ai 30 ans et je suis un ouvrier qui adore le NASCAR [Formule 1 américaine], le Hockey et qui possède 3 voitures à essence dont 1 dans mon jardin qui n’a pas roulé depuis 2 ans, et je suis tout à fait le genre de gars à cracher en vous disant n’importe quoi alors que vous vous êtes arrêtés pour demander votre chemin. Mais je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi beau que ce chef-d’œuvre. Il est si bon qu’il me défile dans la tête quand je croupis au boulot, dans la crasse de l’usine”.

Et les oiseaux font cui cui.
Baraka de Ron Fricke, en DVD ascétique et Blu-Ray avec des bonus cosmiques.

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