Gainsbourg, vie héroïque

21/01/10 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : ,

« Est-ce qu’il y a des croissants ? », se prélasse Bardot dans un drap satiné bleu, au réveil d’une nuit folle des sixties auprès de son Gainsbourg, celui qui l’intimide parce que « on sait qu’on peut te blesser facilement ». Il n’y pas de croissants – il y en aura plus tard, avec Jane Birkin – mais il y a trois nouvelles chansons. Et voilà Serge et Brigitte qui entament un Comic strip drôle, léger, gratuit, à l’image de leur relation. Elle s’amuse des « wizz » et des « bam » en dansant nue derrière son drap, lui est au piano bien sûr. Parenthèse inouïe dans le film, débordante de plaisir, durant laquelle Joann Sfar joue avec les images de Bardot, honorant ainsi Godard et Vadim. La candeur fascinante du sex symbol rappelle celle d’Anita Ekberg dans La Dolce Vita de Fellini.

Laetitia Casta ouvrant les vannes en Brigitte Bardot est la plus belle surprise de ce Gainsbourg, vie héroïque. Le quart d’heure BB concentre les qualités majeures du film. D’abord, l’intelligence avec laquelle Sfar jongle avec les mythes et livre à l’écran la synthèse des regards collectifs et individuels. La séquence Bardot est ensuite le tableau d’une époque, en quelques éléments emblématiques : une fourrure panthère, des cendriers pleins, une vue rêvée sur Paris. Enfin, le temps d’un épisode, Sfar assume le fil directeur de son biopic, c’est-à-dire Gainsbourg à travers les femmes.

L’angle choisi est tout autre : durant le générique de début, juste avant que le titre n’apparaisse, un petit Lucien de bande dessinée plonge dans une affiche « Le juif et la France ». Va pour le sous-titre : Ginzburg / Gainsbourg face à sa judaïté, « qui suis-je » à travers « pourquoi suis-je juif ». La première partie du film prend cette direction, montrant Lucien accompagné d’un monstre juif gentil, rond comme une patate. Une fois l’enfant grandi, le géant tourne diable, le double de Lucien-Serge. Là, l’angle se perd. Cette figure récurrente est-elle l’âme du poète, sa face obscure, son seul ami ? Tout à la fois, sans doute. Mais du coup, rien vraiment.

Des feutrées 50’s chez Boris Vian, aux déprimantes années 80 rue de Verneuil, le personnage descend aux enfers, et cela, le film l’illustre tout à fait. Mais il ne fait pas ressentir le mystère autour de son malheur. La cigarette, l’alcool, le star system, la détestation de son propre corps, sont des motifs énoncés mais insuffisants. Un traitement qui crée le manque, d’autant qu’on sait que Gainsbourg, insatisfait chronique, se considérait comme un peintre raté et dénigrait la chanson en tant qu'”art mineur”.

Gainsbourg, vie héroïque est en fait un film d’amour, rythmé par les rencontres féminines, en résonance avec les phases musicales de l’artiste. Les conquêtes et les actrices se succèdent dans une sage linéarité. Si bien que lorsqu’on arrive à Bambou, aucune surprise, on sait que c’est la fin. Lucy Gordon en Jane Birkin occupe bien sûr l’essentiel de cette enfilade, offrant au film ses séquences les plus émouvantes. Fidèle et soucieuse, elle passe de l’extase amoureuse juvénile à la nécessité, toujours aimante, d’une rupture. Jane partie, Serge descend la dernière marche en compagnie de son démon.

Il s’agit d’un conte, dit Joann Sfar pour diminuer la pression accumulée dès qu’on a parlé d’un biopic sur Serge Gainsbourg. La formule prévient tout reproche d’erreur historique et de subjectivité exacerbée. Que le film prenne ses distances avec la vérité factuelle ne pose aucun problème, que Sfar invente son Gainsbourg, encore moins. Sauf que son choix manque de radicalité, associant l’imitation d’épisodes cultes, indigestes sur la fin – Gainsbourg achetant aux enchères le manuscrit de La Marseillaise –, à des propositions singulières, telles le démon et les rêveries de Gainsbourg à ses débuts.
Le voyage en Jamaïque illustre bien cet entre-deux. Gainsbourg discute sur la plage avec trois gamins qui fument des joints, hilares, au pied d’une cabane colorée. Gênante collection de clichés ou mise en scène d’une évasion fantasmée ? En tout cas, carton-pâte. Un des enfants se met à chanter l’hymne. Déclic derrière les lunettes noires. Un mégot plus tard, Gainsbourg enregistre. Sans doute faut-il mettre le simplisme sur le dos du conte…

Le conseil: Mangez des croissants. Et allez voir Gainsbourg dansé. (Ou le film Complices, actuellement en salle).

Semaine précédente: http://www.envrak.fr/breve-128-cinevrak-du-13-01-10

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Pas de commentaire

    bcolo  | 22/01/10 à 13 h 37 min

  • Très bel article, bien argumenté. Et tout droit venu du futur, si l’on en croit le titre : déjà le 20 octobre ! Comme cette année 2010 a passé vite…

  • Sab  | 22/01/10 à 14 h 32 min

  • Héhé :) Corrigé !

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