Camille Claudel 1915 : une cure d’austérité

12/03/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

CamilleClaudelBinocheA chaque Bruno sa Camille. Vingt-cinq ans après le biopic de Bruno Nuytten, consacré à la passion entre Claudel et Rodin et porté par la performance d’Isabelle Adjani, Bruno Dumont s’empare lui aussi de la vie de Camille Claudel, choisissant de reprendre le récit là où son prédécesseur l’avait laissé. Avec la rigueur formelle qu’on lui connaît, le réalisateur évoque donc ici l’internement de la statuaire dans un asile du sud de la France, où elle attend avec impatience la visite de son frère, le poète Paul Claudel. Car elle en est persuadée : il va la sortir de là. Après tout, on n’enferme pas les gens pour un chagrin d’amour

Ne sacrifiant jamais l’austérité et l’incurable hermétisme de son cinéma à la méridionalité ambiante (et inédite pour le cinéaste, dont quasiment tous les films sont tournés dans le nord de la France), Dumont ne cherche pas à apitoyer le spectateur sur le sort de l’artiste, mais au contraire à instaurer une mise à distance, voire à provoquer volontairement le rejet face à l’âpreté de son entreprise. Dumont ne juge pas. Il observe : les liens complexes entre Paul et Camille, la foi de l’un, la folie de l’autre, leur incarnation retenue par deux comédiens aussi incompatibles que pouvaient l’être les personnages auxquels ils donnent chair. Le film de Dumont est le récit d’un chemin de croix. Il en est un lui-même, tant l’acharnement dont il fait preuve à insuffler du méditatif là où Nuytten injectait du passionnel, bouscule sans ménagement le spectateur le plus aguerri. Dans Camille Claudel 1915, il ne se passe pas grand chose : une femme qui pleure, un homme qui prie, un réalisateur qui prend le parti d’enfermer ses protagonistes dans d’interminables plans fixes annihilant souvent tout contre-champ. L’atmosphère est monacale, irrespirable. Les plans insistants sur l’arbre dont les branches se déploient au delà des limites de l’asile n’en sont que plus ironiques. Et lorsque Camille sort de l’établissement, c’est pour parcourir une colline rocailleuse et rudoyée par le mistral, où le son est volontairement saturé pour mettre personnages et spectateurs dans l’inconfort le plus total.

Filmer une actrice professionnelle : une première, pour Bruno Dumont

Dans son intention de n’épargner personne – d’un côté de l’écran comme de l’autre – Bruno Dumont est exemplaire. Un peu trop : la léthargie guette, et l’austérité a ses limites, que seuls des cinéastes comme Robert Bresson et Maurice Pialat, dont Dumont est un héritier incontestable, étaient capables de dépasser. Ce sont les purs moments de cinéma qui emportent donc tout sur leur passage : l’acte de foi de Paul Claudel, dans un monologue vertigineux de beauté et un clair-obscur à couper le souffle. Et la répétition d’une scène du Dom Juan de Molière par deux des internées de l’asile (un instant aussi sublime et drôle que dérangeant, le cinéaste ayant choisi de faire interpréter les personnages par de véritables patientes) sous les yeux d’une Juliette Binoche passant du rire aux larmes avec un talent au delà des mots. C’est d’ailleurs la première fois que Dumont filme une actrice professionnelle. Un choix judicieux : grâce à Binoche, Camille Claudel 1915 est le film le plus accessible de son auteur (ce qui en dit long sur l’impénétrabilité des précédents). Mais pas le moins soporifique.

Camille Claudel 1915. De Bruno Dumont, avec Juliette Binoche et Jean-Luc Vincent. Dans les salles le 13 mars.

Pistes de lecture : Dans Bruno Dumont, l’animalité et la grâce (collection “Raccords”, aux éditions Rouge Profond), Maryline Alligier ausculte la filmographie de Bruno Dumont, de La Vie de Jésus à Hors Satan, en passant par L’Humanité, Flandres, Twentynine Palms et Hadewijch. Un document indispensable pour comprendre l’œuvre du cinéaste et les thématiques qui lui sont chères : “Le cinéma de Bruno Dumont nous ramène à l’homme “aux commencements”, pris dans des zones de turbulence. Un homme qui arrive au monde avec tout ce qu’il y a en lui de sang, de feu, de plaisir, de désirs, de terreur et de douleur. Mais un homme aussi plein de naïveté et d’intensité autres qu’animales, un homme immergé dans le sensible du corps et de l’âme”. 128p. 19 euros.

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