Cannes 2013, #4 : Desplechin / Zlotowski

21/05/13 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , , , , ,

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Samedi 18 mai était un de ces jours éprouvants qui existaient déjà à Cannes l’an dernier, où l’eau s’infiltre dans vos baskets qui refusent de sécher. Une journée à attendre des heures sous la cascade, pour se faire recaler d’une projection presse complète (celle du film des frères Coen). Il y avait le parapluie de ce gars, qui se déversait dans notre manche pendant qu’on tenait le notre, qui se déversait sur les nus-pieds de la fille d’à côté. On ne comptait plus les coups de baleine de cannois maladroits, on ne savait plus comment circuler sans entamer davantage notre moral, déjà bas. C’était pas loin d’être la déprime, et on voyait des films comme des zombies, l’amour du cinéma emporté par les flots torrentiels des caniveaux. Le réconfort des cafés – de 3 à 6 par jour en cette période de festival – n’atteignait pas nos orteils, leur énergie ne maintenait pas nos paupières. Est-ce à cause de la météo, de notre fatigue ou de notre cerveau ? Nous sommes passés à côté de Jimmy P. de Desplechin et Grand Central de Zlotowski, qui n’ont pas su nous convaincre. Heureusement, on a croisé Céline Sciamma pour se remettre de tout ça.

Compétition officielle : Jimmy P. d’Arnaud Desplechin

jimmy-p-psychotherapie-d-un-indien-des-plainesCannes de dernière minute oblige (si vous avez tout suivi), il y a des films dont on ne savait rien avant de les découvrir, et pour lesquels on a tenu à rester dans l’ignorance. Ici, on avait un titre, Jimmy P., sans sa parenthèse : (psychothérapie d’un indien des plaines). On connaissait les têtes d’affiches : Matthieu Amalric et Benicio Del Toro, et on avait entendu dire que ça discutait. On ne savait pas que ça se passerait aux États-Unis et on a été surpris par les premières images. Devant cette esthétique typique des grands espaces, on s’est dit que le projectionniste s’était trompé (ça nous est déjà arrivé) : ça avait l’air américain, ça ne pouvait être du Desplechin. Ca n’y ressemble d’ailleurs que parfois, moins dans la griffe du cinéaste que dans son attrait pour la psychologie ou les échanges humains. Et oui, c’est bavard.

Jimmy Picard souffre de migraine depuis son retour de la guerre. A l’hôpital, les employés sont dépassés : Jimmy est-il psychotique ou est-ce seulement un indien? Pour tirer son cas au clair, ils convoquent un anthropologue (pas tout à fait) français. Entre les lignes : les progrès de la psychiatrie à partir du milieu du vingtième siècle, son ouverture aux autres cultures. Pas loin d’être captivante en terme d’analyse, cette psychothérapie d’un indien des plaines s’avère redondante en terme de narration. Quand Jimmy raconte son histoire, un flash-back nous l’illustre : avec une telle didactique, on frôle parfois l’ennui. On se fout d’ailleurs un peu des amours pas très folichons de l’indien timide et réservé, bien moins de son parcours d’homme ou de sa progression. On s’intéresse surtout à l’évolution de la relation patient/psy (à l’instar de la nôtre avec Desplechin): la façon dont ils s’intriguent et s’apprivoisent, celles dont ils s’expriment, leur mutuel respect. A force d’entretiens, on s’habitue à Jimmy moins à Georges Deverreux, qui fait venir son amante pour le quota féminin, joue le loufoque pour le quota comique, nous fait sourire trois fois avant de nous fatiguer. En revanche, quand Jimmy raconte ses rêves et qu’Arnaud les met en scène, on se réjouit. On préfère mille fois ces scènes oniriques, ces images du psychique, aux cartes postales américaines. Ce sont précisément ces dernières qui nous chagrinent, en fait, parce qu’on respire trop bien dans ce Desplechin, qui traite du processus de la thérapie. On va à la ferme, au ranch ou dans la forêt, où l’air semble pur et rempli d’oxygène. C’est une chose sur papier, et dans le livre éponyme de Deverreux (plus de théorie, moins de vie privée), c’en est une autre à l’écran où on aurait peut-être trouvé un huis-clos plus passionnant.

Un Certain regard : Grand Central de Rebecca Zlotowski

C’est notre troisième film Un Certain Regard, et force est de constater que quand Coppola ne monte qu’avec ses acteurs, à l’américaine, les cinéastes français débarquent sur scène avec tous ceux qui ont pu les aider. L’équipe de Grand Central faisait ainsi nombre ce samedi derrière la belle et intelligente Rebecca Zlotowski. Il fallait l’entendre parler de son film lors de sa présentation : pas un mot de trop, si ce n’est une blague sur sa féminité. La réalisatrice nous y expliquait sa mise en abîme : celle d’un univers contagieux et dangereux où se déroulerait une histoire d’amour tout aussi toxique. Elle soulignait que pour aimer son film il fallait en regarder les acteurs comme elle l’avait fait sur le tournage : amoureusement. Avec Tahar Rahim et Léa Seydoux dans les rôles principaux, ça ne semblait pas bien compliqué.

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On a donc regardé les acteurs. Outre Tahar et Léa, le casting de Grand Central est parfait : Olivier Gourmet, Denis Menochet, Camille Lellouche sont tous trois d’une justesse rare. Gary commence à travailler pour une centrale nucléaire, à vivre dans le camping adjacent et à tomber amoureux de Karole la femme de Tony, son collègue et voisin. C’est d’abord l’aspect documentaire du film qui nous a accroché : le fonctionnement de la centrale, les protocoles à suivre, les objets de contrôle (le dosimètre notamment), les conditions de travail épuisantes, les combinaisons peu pratiques et étouffantes, etc. En bref, la centrale qui vous transforme un paysage et change les hommes qui la côtoient. Quelques moments doux ont également trouvé grâce à nos yeux : un avant bras qui touche une cuisse, qui n’ose bouger, n’ose se retirer, profite du contact presque désagréable tant il emballe le cœur et provoque sa culpabilité. L’amour à l’Orphée aussi, car qui peut en présence du mari, ne pas se retourner vers l’amant qui passe à côté. Et puis plus grand chose, si ce n’est la BO. Il restait, comme pour le Desplechin, à mettre le doigt sur ce qui – au delà de l’histoire qui ne nous emballait pas – nous rendait hermétique à ce film pourtant maîtrisé. Il y a eu la référence biblique, que Victor a dû nous expliquer “c’est une métaphore de la Cène de Jésus, de son dernier dîner avant la trahison”. Il y a eu ces personnages toujours habillés pareil (TOUJOURS!). Enfin, il y a les acteurs, dont nous étions amoureux tout en détestant leurs personnages – à l’exception de ceux d’Olivier Gourmet et de Camille Lellouche. Des personnages antipathiques auxquels on ne s’attache, ni ne s’identifie et qui ont contribué à nous donner l’impression d’un long-métrage médiocre, entre bon et mauvais.

Rencontre avec Céline Sciamma

Céline SciammaC’est justement à la soirée Grand Central qu’on a croisé Céline. La Naissance des Pieuvres c’était bien et Tomboy dans notre top de l’année. On hésitait à le lui dire, il fallait, elle prend toujours les encouragements, qui – après une journée pluvieuse par exemple – peuvent faire sa soirée. Cinq à dix minutes de discussion, le temps des compliments, et de quelques confidences qu’on peut bien partager. Sur La vie d’Adèle de Kechiche d’une part, dont elle est jalouse parce qu’elle aurait aimé tourner un tel sujet – bien que le graphisme du Bleu est une couleur chaude (la BD dont il est librement inspiré) l’ait peu touchée. Sur son prochain projet d’une autre part, qu’elle commence à tourner cet été. L’histoire d’une bande de nanas des cités, hétéros s’est-on fait préciser, “mais le film sera un peu queer aussi”. On a hâte d’en savoir plus, d’en voir plus, d’interviewer la réalisatrice dans des conditions plus professionnelles et de la recroiser juste comme ça, parce qu’elle est quand même très sympa.

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