Cannes 2013, #5 (compétition officielle) : La Grande Bellezza, de Sorrentino

22/05/13 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , , , , ,

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Lundi 20 mai. Je ne m’attendais à rien, j’avais vu Les rencontres d’après minuit le matin, le Valéria Bruni-Tedeschi l’après-midi, les deux (bientôt sur Envrak) m’avaient comblée. Je pensais voir moins bien, me reposer un peu l’esprit, enfin ! C’était sans compter l’esthétique ultra léchée du Sorrentino, son ouverture sur chanson d’opéra vibrante, ses travellings à donner le vertige sur Rome. L’accalmie compte déjà un touriste mort dans la ville-musée quand l’interrompt une fête de la haute société, filmée au plus près des visages, magnifiques, dégueulasses, jeunes ou vieux. Ils rient aux éclats, dévoilent leurs corps, boivent comme des trous. Le bruit, l’ambiance, la musique éléctro déchaînent les invités, qui dansent avec autant d’entrain sur le tube de l’été. Il y a les conversations mondaines, les élans de libido, les Dj, les gogos, et bien sûr, les blasés.

Le genre d’atmosphère ressentie à Cannes – de façon assez similaire – fait de La Grande Bellezza le film parfait pour ce festival (comme l’était Antiviral l’année dernière). Avec de l’humour et un sentiment désagréable qui s’apparente à de l’émotion, encore non identifiée. Avec des touches d’originalité, suspendue et décalée : cette danseuse qui se déchaîne dans sa cabine sur une musique apaisante, et ce personnage de la naine, qu’on n’imagine pas encore récurrent.

La-grande-bellezzaRetour à la ville, à ses fontaines, ses couvents, ses petits riens qui en font la beauté, et que ne cesse de remarquer le personnage principal, Jep (via une caméra presque subjective) : l’homme qui promène son chien, la bonne sœur dans le verger, la lumière sur la capitale à laquelle il appartient. Jep vient de fêter son 65ème anniversaire, il rentre au petit jour, converse avec sa femme de ménage qu’il appelle “canaille” tout en tendresse, lui demande de le réveiller à 15h, va se coucher. Plus tard : spectacle vivant, absurde branlette intellectuelle qu’il désamorce en interview, déstabilisant celle qui crie sur tous les toits qu’elle est artiste sans avoir de propos parce que « l’art ne s’explique pas ». Lunatique et fluide à la fois, l’enchaînement des scènes apparaît comme brillant.

Sorrentino m’énerve, Sorrentino m’agace, à faire un film aussi beau à renfort de statues et d’intérieurs de palais. J’ai comme une envie d’être contre, de dire que sa dénonciation ne vaut rien, que d’autres ont déjà vu ça mille fois – moi pas. La Grande Bellezza évoque forcément le grand cinéma italien (et la Dolce Vita : Palme d’Or 1960), tout en s’inscrivant dans son temps. Celui où ça fait bien de ne pas avoir la télévision et où les figures religieuses sont aussi pailletées que celles de la télé (justement).
J’ai comme une envie de déprécier cet homme qui a écrit un livre un jour, à qui on pose sans cesse la question du prochain, et qui s’excuse de ne plus écrire par sa routine luxueuse, prétexte à la fuite permanente. Je refuse le film pendant une bonne heure, puis, avant même que je ne sois prête à m’insurger, je suis médusée par l’image, la mise en scène, les dialogues, le jeu d’acteur, tout. Je ne souffre plus de la longueur, je m’habitue à ma léthargie.

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Les tribulations de Jep me parlent, avec des mots que je ne veux pas entendre. Parce que je suis à Cannes et vis à Paris, que le film traite de la ville, de sa beauté comme une cage dorée, dont le poète moderne ne peut pas s’échapper. D’une capitale riche en architecture et en êtres humains, résolue à satisfaire les curiosités culturelles et sociologiques. La Grande Bellezza prend le temps de développer ses idées, le syndrome de Stockholm (le citadin amoureux captif de la ville) mais aussi : l’amour, la vieillesse, la société, la mondanité, la religion, l’art contemporain, le journalisme, l’écriture, la dépression. Un long-métrage riche, en somme, dans lequel se débattent les condamnés et les autres, ceux que la mort délivre et ceux qui décident de migrer, comme les flamands roses au lever du jour.

Le dernier film de Sorrentino est un concentré de sens et de tristesse, un prétendant à la palme qu’on ne veut pourtant pas voir gagner. Un compétiteur somme toute très élitiste qui déploie son budget, sait parfaitement qu’il est beau et intelligent, et se pavane à Cannes en toute légitimité. Comme beaucoup, je me suis laissée impressionner, je lui donnerai un prix (pas encore défini) et lui offre ici une place privilégiée – quitte à bouleverser la chronologie de notre carnet de bord. Car ceux qu’on aime et déteste à la fois sont rares, bien que le débat intérieur que La Grande Bellezza exacerbe m’habite depuis le début du festival, et fera l’objet demain (si ce n’est plus tard) de l’introduction d’un papier. Ce sentiment s’avère toutefois – et malheureusement – gage de qualité.

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