Cannes 2013, #6 : Coen / Van Warmerdam / Bozon

24/05/13 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , ,

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Cette année à Cannes, les films en compétition mettent l’accent sur les prouesses techniques. Zhangke, Farhadi, Kore-Eda, Desplechin ou encore Sorrentino signent des long-métrages où priment la qualité de l’image et de la mise en scène. Celui des frères Coen n’échappe pas à la règle, celui de Nicolas Winding Refn (à paraître) non plus. Comme si cette année, il n’y avait pas de films mauvais, ou mal réalisés. Il y a, en revanche, des films avec peu de défauts, auxquels on a du mal à s’attacher. L’effet festival international du film 2013, ce sont donc ces sorties de salle où on dit (et entend) – sauf exceptions : “c’était bien mais ça ne m’a pas ému(e)”. Ainsi se poursuit le perpétuel débat du journaliste et/ou du spectateur, tiraillé entre objectivité et subjectivité, que le cru de cette 66ème édition cristallise plus que jamais. A l’écriture, on ne cherche plus comment soutenir, ou même descendre, mais ce qu’on pourrait bien reprocher. Il s’agit de faire la différence – subtile – entre le cinéma bien fait et le grand cinéma (celui qui persiste et transmet). Une mission dangereuse, quand l’élitisme plane sur la ville et qu’on ne veut pas y verser.

Compétition officielle : Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen

InsideLlewynDavis“A chaque festival de Cannes il y a un Russe qui meurt, c’est triste”. Samedi 18 mai est décédé le cinéaste Aleksei Balabanov, bouleversant notre voisin dans la file des Coen. Au téléphone avec un ami, il rappelait que, l’année dernière, un autre nom du cinéma russe s’était a priori éteint (qui?). Au bord des larmes, il prononça cette phrase absurde et pleine de sincérité, dont la retranscription – à défaut d’une nécro – constitue notre hommage. Le lendemain, on rattrapait le biopic Inside Llewyn Davis que nous n’avions pu voir ce soir-là, malgré une heure et quart d’attente sous la pluie.

Après Zhangke, ou avant Bruni-Tedeschi et Sorrentino, ce sera l’un des premiers à retenir notre attention, à titiller notre âme. Son petit plus à lui, rare à Cannes : la modestie. Inside Llewyn Davis raconte la semaine d’un chanteur de folk, qui crèche de canapés en canapés, à la recherche du succès. Cynique, presque envieux, il assiste avec impuissance à l’explosion de la folk commerciale, la folk “feel good”, la folk “country”, tout en se refusant aux compromis. Un parcours de loser, servi avec respect : celui de la musique qu’on a le temps d’écouter (encore faut-il l’apprécier) et celui du sérieux qu’on doit à la chute des rêveurs (même les moins doués). Les Coen dressent ainsi sans moquerie le portrait de Llewyn dans sa quête désespérée. Les personnages secondaires, quant à eux, se construisent de clichés et frôlent la caricature (assumée) – Carey Mulligan tient là son meilleur rôle. Une fois de plus, les frères cinéastes démontrent qu’ils ont de l’esprit, et peuvent manier l’humour noir (ou potache) tout en préservant leur sensibilité.

Compétition officielle : Borgman d’Alex Van Warmerdam

borgman_afficheBorgman vit sous le sol, en forêt. Lui et ses compagnons sont repérés, et Borgman doit chercher un autre repaire. Il frappe aux portes des bourgeois pour une douche, un bain, un morceau de pain, avant de tomber sur les clients parfaits, ceux dans la vie desquels il va s’introduire, jusqu’à en détruire l’équilibre. Il y a des choses très fines dans le film de Van Warmerdam, des plans magnifiquement morbides et des évènements qu’on ne sait interpréter, qui stimulent l’imagination et émerveillent par leur absurde beauté. Il y a cet homme discret qui se déplace sans bruit et s’insinue, attachant d’abord, effrayant ensuite. Il y a cette bourgeoisie raciste. Il y a, enfin, son idée, sa prise de risque. Qu’on trouve surfaite, en fait.

Borgman nous a fait penser à Canine, avec quelque chose de raté. C’est d’abord cette grande résidence en béton qui le rapproche du travail de Yorgos Lanthimos, puis, évidemment, son côté décalé. L’insistance du film sur sa propre originalité dérange néanmoins, tout comme le besoin de Borgman de nous offrir une analyse sur un plateau d’argent. On se sent pris pour des idiots, ou brimés, quand arrive l’explication trop tôt, soit à la fin du premier tiers du film, jusqu’alors intriguant et plutôt réussi. Dans un monologue, la femme confie à son mari qu’elle ressent une présence mystique, dangereuse et grisante, une menace pour leur famille riche, blanche et privilégiée, qui a eu la chance (souligne le mari) de vivre en occident, et qui doit donc être punie. Tout le propos du film, comprend-t-on, vient gâcher de lui-même nos pistes de réflexion pour imposer sa vérité. L’appétit du cinéphile en est coupé d’entrée : il pourra encore apprécier le plat mais profitera difficilement du dessert.

Quinzaine des réalisateurs : Tip Top de Serge Bozon

Sandrine Kiberlain, Isabelle Huppert, François Damiens : on allait voir le Bozon avec toute la bonne volonté du monde, et un besoin quasi-vital de se fendre la poire. L’histoire ? Une enquête de la police des polices sur la mort d’un indic’ (de la mafia algérienne de la province nord). La police des polices étant ici représentée par le duo Kiberlain (en cruche impressionnable), et Huppert (en névrosée prétentieuse) – peut-être l’un des plus drôles duo féminin du cinéma français. Le film s’essouffle toutefois assez vite et après trente minutes de grosse rigolade, on s’ennuie, voire on étouffe, devant un burlesque devenu grotesque, qui n’apporte rien d’autre que son décalage – décidément, c’est la journée ! En bref : le comique de répétition se répète à outrance, Serge Bozon part dans tous les sens, Tip Top devient un enchaînement de sketchs sans cohérence. Dommage, et tant qu’à faire, on aurait préféré un court-métrage.

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