Cannes 2013, #9 : Gray / Kechiche

05/06/13 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , , , ,

Comme l’indiquait la prophétie, notre état de santé s’est détérioré à mesure que notre train se rapprochait de Paris, le 26 mai dernier. Après trois jours cloué au lit – et une semaine à glander (sic) – il était temps d’en finir avec nos papiers, et de clore nos aventures cannoise dans ce neuvième épisode (que plus personne n’attendait). Heure d’arrivée ou de départ, problème d’appartement, accréditation jaune et lendemain de soirée, nous aurons manqué quatre films de la compétition officielle : Wara no Tate de Takashi Miike, Only Lovers left alive de Jim Jarmush, La Vénus à la fourrure de Roman Polanski et Heli d’Amat Escalante (prix de la mise en scène). Ceux qui nous ont lu savent, parmi les 16 vus, lesquels nous souhaitions voir récompensés : La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (palme d’or) et A touch of Sin de Jia Zhangke (prix du scénario). En revanche, nous refusions catégoriquement que Jeune et Jolie remporte un prix, lui et le dernier James Gray.

The Immigrant de James Gray

Avis aux amateurs de gifs : vous pensiez avoir vu la meilleure performance de Marion Cotillard sur la toile, attendez que sorte The Immigrant le 27 novembre au cinéma. Son réalisateur n’avait vu aucune prestation de la française avant le tournage : la faiblesse du long-métrage tient pourtant moins à son personnage qu’à son propre entêtement.

tHE-IMMIGRANT
Celui qui nous a habitués à de grands films sur le destin et les relations f(am)iliales déçoit par son dernier niais, de facture classique et certes efficace – mais au sein de la 66ème édition du festival, ce n’était plus qu’une banalité. Derrière The Immigrant : le souhait pour James Gray d’évoquer ses racines, sa famille ayant elle aussi débarqué à Ellis Island (centre de réception des immigrés). Ici, Ewa, polonaise, doit y laisser sa sœur tuberculeuse et réunir une somme conséquente pour la faire débarquer. Un fil rouge très appuyé (“I want my sister back” bis repetita – on aurait du les compter) décoré sans soin par les thèmes chers au cinéaste. Le triangle amoureux, la concurrence fraternelle, la fatalité y sont étonnamment bâclés – puisque traités dans les épisodes précédents ? – à l’instar du dilemme de l’héroïne : se prostituer ou abandonner sa sœur, ce n’est pas la question. Là où on attendait son renouveau, James s’enlise sans plus d’efforts dans ce qu’on lui reprochait : un grand formalisme et une profonde naïveté. Haters gonna hate : il faut voir Marion Cotillard refuser de vendre son corps (bientôt dans vos tumblr), et Joaquin Phoenix monologuer à la fin qu’il n’est pas un gars bien (soit Gray tentant d’éviter le manichéisme qu’on lui connait). Le dernier plan de The Immigrant, d’un symbolisme aussi cucul qu’Hollywoodien, vaut à lui seul tous nos arguments. Ou les violons ne font plus vibrer le cœur des envrakés, ou celui qu’on prenait pour un Grand (aka le successeur de Coppola) a embrassé la mauvaise destinée.

La vie d’Adèle, chapitre 1 & 2 d’Abdellatif Kechiche

Dans la file d’attente du Jim Jarmush (où on a été refoulé), on entendait tout et son contraire sur le dernier Kechiche, notamment sur son traitement de l’homosexualité (de “c’est pas le sujet” à “c’est son seul intérêt”) et ses scènes de sexes entre filles (du “enfin réalistes” au “rien à voir avec la réalité”). Nous savions déjà que La Vie d’Adèle n’était pas comme les autres : les chipotages des festivaliers nous hérissaient et nous trépignions d’envie de revoir le film (le 9 octobre au cinéma), pendant les trois heures duquel nous n’avions rien mâché. Ce sentiment demeure après qu’on ait noté, crispé, que l’aventure humaine n’était pas à la hauteur de l’aventure cinématographique qu’il nous a été donné de chérir.

adelelea

La bande-dessinée Le bleu est une couleur chaude – dont Kechiche s’est inspiré – aurait pu donner lieu à mille adaptations. Il nous semblait que la longueur du film était de bon présage, il aurait été facile de transposer cette histoire en une comédie romantico-dramatique d’1h30. Ces trois heures font la différence entre vie et tranche de vie, elles justifient ce titre La vie d’Adèle et la Palme d’or qui lui a été attribuée : Abdellatif Kechiche ayant pris le temps de montrer la France, ces jeunes qui ne lisent jamais et ces autres qui se passionnent pour le français, leurs conversations banales, le quotidien des repas en famille, les différences de classes et de cultures, l’Amour, sur sa durée. Il manquait aux films cannois tantôt le contexte social, tantôt la sensibilité. Non content de concilier les deux, le cinéaste franco-tunisien y ajoute la résonance personnelle – soit la clé du succès – omniprésente dans la vie lycéenne, le mal-être, les premiers émois, ou les premières responsabilité. Ici la construction d’un amour, là l’évolution d’un parcours, pour un long-métrage qu’on qualifierait de générationnel si on ne craignait de le réduire à une étiquette qu’on se refuse – comme celle de film LGBT – à lui coller. La force de La vie d’Adèle réside toutefois moins dans la boule à l’âme qu’il nous a provoqué (nos joues nous ont vu pleurer) que dans la tendresse et l’affection (persistantes) sur nos rétines, là où se réfléchissaient les visages de ces héroïnes dans leurs cadres serrés. A l’image : ce même acharnement d’Abdellatif Kechiche à filmer la femme-enfant en éclosion, sa sensualité et sa transpiration, qui nous avait tant fasciné dans La Graine et le Mulet. Si le second chapitre chagrinera les lecteurs attachés au travail de Julie Maroh – comme il nous a chagriné – il offre à Léa Seydoux l’occasion d’étendre son jeu à toute une palette d’émotions qui semblait lui avoir jusqu’alors été refusée (comme si depuis La Belle Personne, il n’y avait qu’une moue Seydoux). Quant à la remarquable Adèle Exarchopoulos, nous attendons son prochain rôle pour apprendre à épeler son nom.

Relire tous nos épisodes du festival de Cannes 2013 : http://www.envrak.fr/tag/cannes-2013/

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