#Cannes2015 : Audiard, Su-Won et Nicloux

23/05/15 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , , , , ,

EKCannesJour8

Jeudi 21 mai, huitième journée au festival de Cannes.

Notre programme :

8h30 – Dheepan de Jacques Audiard (compétition officielle)
14h30 – Madonna de Shin Su-Won (Un Certain Regard)
19h – Valley of Love de Guillaume Nicloux (compétition officielle)

Dheepan : La rage du tigre

Dheepan est un ancien soldat des Tigres du Sri Lanka. Il émigre en France avec une jeune femme et une enfant qu’il ne connait pas, afin de passer pour une famille auprès des autorités. Envoyés dans une cité, tous trois se retrouvent confrontés à la violence du quartier. Cette violence, celle du groupe de trafiquants de drogues qui occupe quatre des bâtiments de la zone, n’a rien à voir avec la cruauté et la pauvreté de la guerre de leur pays natal. De fait, ils s’en accomodent. Lui fait du gardiennage avec zèle, sa femme fictive, Yalini, se réjouit de décrocher un boulot payé 500€. Tous deux apprennent sur le tas les codes du microcosme dans lequel ils ont débarqué. Le soir, ils l’observent par la fenêtre comme s’ils regardaient la télévision. Ce décalage entre ici et là-bas – le tigre dans une autre jungle en somme – consitue selon nous l’idée la plus forte de Dheepan – et au début, sa pointe d’humour. Ca et l’attachement progressif des trois personnages principaux qui petit à petit se familiarisent, se rapprochent, s’apprêtent à former un foyer. Mais le passé du soldat tamoul refait surface, l’éloignant de son rôle d’immigré à l’intégration exemplaire, le poussant à noyer ses démons dans l’alcool au cours de scènes quasi-psychédéliques, noires, rythmées. Quand la cité en vient aux armes, sa rage ressurgit.

Dans la veine d’Un prophète, le dernier film de Jacques Audiard abandonne son protagoniste à un contexte qu’il subit d’abord, dans lequel il se fond ensuite, avant de sortir le pire de lui-même, celui que l’environnement dans lequel il baigne semble exiger. Les figures féminines, Yalini donc, et Illayaal, la petite fille, apportent d’autres réactions, plus de subtilité. Dheepan déjà bien fait et cadencé, s’en sort mieux, plus généreux dans ses relations humaines. Il nous embarque jusqu’à sa fin, complaisante, qui nous oblige à réinterpreter tout le film comme un pamphlet démago.

Madonna : A Corée à cœur

Nous sommes allés voir Madonna sans savoir à quoi nous attendre, intrigués par son affiche, et attirés par sa nationalité sud-coréenne. Embauchée comme aide soignante dans le carré VIP d’un hôpital, une jeune femme enquête sur l’une de ses patientes dans le coma, une “Jane Doe” (surnommée “Madonna”) dont la présence ne s’explique que par son coeur viable, destiné à être greffé à un malade fortuné. Au fil de son investigation, nous découvrons la vie de Madonna, une vie affreuse, faite de prostitution, de viols, de discriminations, de rejets. Shin Su-Won n’épargne rien à ce personnage, et balance aux yeux de ses spectateurs le pire de la condition féminine en Corée du Sud. Ca fait mal, d’autant plus que la réalisation très soignée – voire clinique pour faire raccord avec le champ lexical – nous impose un recul, souligne l’impuissance de chacun face à ces évènements d’ailleurs passés.

Observatrice du quotidien du centre de soins comme du sort de son inconnue, l’héroïne de Madonna, Hae-rim, bénéficie de sa caractérisation fine qu’on doit à sa passivité et beaucoup à ses yeux. Elle fait elle-même preuve d’une empathie très intériorisée dont on comprend vite l’écho à des résonnances personnelles. On aurait aimé que ce soit juste parce qu’elle est humaine, et que Shin Su-Won ne l’affuble pas d’un secret. Car s’il en découle quelques moments de poésie, ce mystère justifie inutilement le lien intime qui se tisse entre les deux jeunes femmes, très différentes, et verse dans un sentimentalisme dont on se serait passé.

Valley of Love : Un ange (tré)passe

Dans Mia Madre, de Nanni Moretti, la réalisatrice demandait à ses acteurs de jouer mais pas trop pour qu’on sente l’acteur aux côtés du personnage. Le conseil n’était pas clair, et chacun demandait des explications en vain. Dans Valley of Love de Guillaume Nicloux, on ne sait plus si Isabelle Huppert et Gérard Depardieu interprètent leurs rôles ou ce couple, Isabelle et Gérard. Amoureux de ces acteurs, réjouissez-vous donc : ils sont grandioses, ils sont odieux, ils sont parfaits. Les autres, passez votre chemin, car la magie pourrait ne pas opérer. Il faut apprécier l’un des deux, ou une certaine tradition du cinéma français, pour succomber aux répliques simples, parfois sorties de nulle part, aux râles constants de Gérard Depardieu, à son ventre rebondi, son regard affectueux et sa démarche bourrue, à l’infinité d’émotions qui peut passer dans une phrase, pourvu qu’Isabelle Huppert la prononce l’oeil embué, que la caméra reste près de la tâche de rousseur, d’une ride ou des lèvres relevées.

C’est l’histoire d’un deuil, celui de parents divorcés dont le fils suicidé a laissé derrière lui une lettre les priant de se retrouver dans la vallée de la mort, pour qu’il puisse leur réapparaître. Isabelle veut y croire, Gérard fait le sceptique mais respecte la dernière volonté de son enfant. Ils ne se sont pas vus depuis des années, ils ont des choses à se dire, elle veut comprendre tout : le pourquoi, le comment, le sentiment de culpabilité. Il y a énormément de tendresse dans Valley of Love et un délire mystique qui ne trouve pas son équilibre entre le “trop” et le “pas assez”. De même, on adopte une position mitigée. Au choix, il manque donc au long-métrage de Guillaume Nicloux des clés de compréhension ou un flou encore plus affirmé pour élever son oeuvre. Davantage de chair peut-être, un peu plus d’idées, ou de quoi plonger dans l’hystérie les fans d’Isa et Gégé.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire