Christophe Gans : “La Belle et la Bête est un conte transgressif”

28/07/14 par  |  publié dans : Cinéma, DVDs | Tags : , ,

08_F65_V03-1

Retour aux affaires, après huit ans d’absence, pour Christophe Gans. Le cinéaste, qui avait porté à l’écran le manga « Crying Freeman », la légende de la bête du Gévaudan dans « Le Pacte des loups » et le jeu vidéo « Silent Hill », s’attaque au conte de « La Belle et la Bête ». Une relecture de l’œuvre visuellement splendide, portée par le couple le couple glamour Léa Seydoux / Vincent Cassel. Interview.

Quel rapport entretenez-vous avec l’œuvre de Jean Cocteau, qui avait filmé, en 1946, « La belle et la bête » avec Jean Marais dans le rôle titre ?

J’ai découvert le film de Jean Cocteau à l’âge de cinq ans et ça a été une expérience sensorielle, onirique, très puissante. Vous savez, réaliser un film est toujours un challenge et qu’un maître soit passé par là est au contraire, plutôt galvanisant. Je n’ai jamais eu peur de son ombre… Connaissant bien son film, j’avais conscience des facettes de l’œuvre qu’il n’a pas exploré, par choix ou tout simplement car des thématiques ne collaient pas avec son époque. J’ai justement eu envie de m’engouffrer dans ces endroits-là. J’ai par exemple toujours été frustré que la malédiction qui a transformé le prince en bête ne fasse l’objet que d’une seule ligne de dialogue : « mes parents ne croyaient pas aux fées et les fées les ont punis ». Cela me paraissait insuffisant. Il devait forcément y avoir eu un crime, un blasphème énorme pour subir un tel sortilège. Je suis donc parti de ce constat pour construire l’arborescence du film et montrer qu’au final, le vrai « méchant », c’est justement ce prince qui a commis un acte atroce et doit maintenant en payer le prix.

089_BET_060_comp_v7_000200_V3

Comment avez-vous travaillé l’esthétique, l’aspect visuel du film ?

Il était important que le style filmique ait une valeur symbolique. Pour moi, un conte de fée ne doit pas être adapté de manière psychologique car il se doit d’être vu à tout âge, en percevant des choses différentes… sans jamais que l’on oublie l’empreinte de la première lecture. Il faut donc superposer des strates de significations. Par exemple, dans la scène du lac gelé, je pense que les enfants seront marqués par le côté spectaculaire alors que les adultes y verront la symbolique de la glace qui explose au moment du baiser.

“Je ne pense qu’au public”

Dans le film, vous montrez « Belle » raconter son histoire à ses enfants. Pourquoi avoir choisi ce principe de narration ?

Je ne pense qu’au public. Je ne suis qu’un passeur armé d’une technologie et mon travail consiste à faire le trait d’union entre le regard des acteurs, leur incarnation de ces personnages imaginaires, et le regard du spectateur. J’ai donc voulu mener les gens dans une histoire connue tout en y ajoutant des effets de surprises. Ce sont ces variations qui font l’originalité et la narration est un bon outil. Prenez la fin de la première scène. On voit « Belle » demander aux enfants s’ils n’ont pas trop peur, s’ils veulent connaître la suite… Ce choix me permet de replacer le conte dans une tradition orale, essentielle pour comprendre le charme qu’il exerce sur nous depuis des temps immémoriaux.

La nature tient également une place importante dans le film…

Effectivement, la place de la divinité à travers la nature est une des questions qui m’intéresse le plus dans « La Belle et la bête ». Les contes de fées sont des adaptations judéo-chrétiennes de vieilles légendes gréco-latines. La différence est que dans tradition antique, la nature est divine alors dans leur retranscription, c’est l’homme qui est divin. D’une certaine manière, avec ce film, je retourne aux racines. Le prince, en tuant l’animal sacré, s’inflige lui-même sa punition. Il s’aperçoit que cette biche dorée, qu’il a tant chassé était en réalité sa femme… Il est alors puni par un certain « Dieu de la forêt » qui sait se montrer impitoyable lorsqu’on le maltraite. Je trouve ce débat, également omniprésent dans les animés de Hayao Miyazaki, très moderne.

Pensez-vous avoir réalisé une adaptation sombre de ce conte ?

Non. Le conte est sensuel et je ne crois pas qu’on puisse percevoir la sensualité comme quelque chose de sombre. D’un autre côté, « La Belle et la bête » est une œuvre transgressive dans le sens qu’une jeune femme est attirée par un animal. Ceci est d’autant plus puissant que les deux versions écrites sont signées par des femmes : Mme de Villeneuve, en 1740, et 20 ans plus tard, par Mme Leprince de Beaumont. Le psyché féminin est donc essentiel. Je me suis aussi longtemps demandé à quelle époque il fallait situer le récit. J’ai finalement opté pour le premier empire. C’est un peu de la science-fiction par rapport au livre, mais il s’agit d’une période de renaissance dans les arts picturaux, notamment en ce qui concerne la mythologie classique. Les dieux, les titans, les nymphes, les satyres… habitent l’art français de l’époque. La mode était aussi très sexy, ce qui permettait d’avoir des costumes qui ne soient pas vieillots. Enfin, le premier empire est aussi le début de la modernité de notre pays. De cette façon, l’écart entre le récit et le public d’aujourd’hui n’est pas trop important.

La Belle et la Bête, (Pathé distribution, 1h52), déjà en DVD, Blu-Ray et VOD depuis le 26 juin, en Blu-Ray édition limitée le 1er octobre.

(Photo de une : Sebastian Siebel)

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire