Crowdfunding : même les riches s’y mettent

07/05/13 par  |  publié dans : Cinéma, Internet, Médias | Tags : ,

michele-laroque

Michèle Laroque prépare un nouveau film. On est bien d’accord : on s’en fout. Mais le projet a immédiatement attisé la curiosité, l’enthousiasme et il faut bien le reconnaître, la colère de nombreux internautes. Objet de toutes les passions et des trollismes en cascade : le film ne se fera que si les spectateurs eux-mêmes mettent la main à la poche. Payer son ticket d’entrée ne suffira pas. Pour que Jeux Dangereux puisse sortir en salle, il faudra raquer. De 1 euro à plusieurs milliers, Michèle acceptera toutes les contributions, jusqu’à ce que la somme de 400 000 euros soit atteinte (au delà du délai imparti, si la somme n’est pas réunie, aucun retrait ne sera effectué sur le compte du contributeur). Bien entendu, selon les règles en vigueur dans le système du financement participatif – ou “crowdfunding”, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit –  chaque raqueur aura droit à une contrepartie (en fonction de la somme versée) : la VOD du film, son nom au générique, un accès au blog de tournage, un making of “uncut” (sic)… Depuis février, Michèle Laroque vend donc son nouveau projet à l’aide d’un argumentaire bien rôdé : ce film sera le vôtre. Les producteurs, c’est vous. Pourquoi pas… Mais en fait : pourquoi ?

Quand les stars s’emparent du phénomène, le bât blesse

show-me-the-moneyC’est là le côté obscur du crowdfunding qui à l’origine, devait servir de tremplin financier à la réalisation de projets portés par des particuliers. Il y a deux ans, on plaçait tous nos espoirs dans ce ” modèle participatif promis à un grand avenir – si le système ne met pas la main dessus“. Ce qui devait arriver arriva. Aujourd’hui, les célébrités s’emparent du procédé, au nez, à la barbe et au cigare des (gros) producteurs de films qui, on l’imagine, n’y trouvent rien à redire. Et quand les stars s’en mêlent, le bât blesse.

Si beaucoup louent l’initiative de Michèle Laroque, séduits par la perspective d’endosser le rôle (valorisant?) de co-producteur, sur les forums, certains internautes s’agitent. Sur macommune.info, l’un d’eux s’insurge : “Grosse arnaque de la part des nantis du système. On investit et on reçoit rien, on fait de la pub gratos et à la fin on paie pour aller voir le film. Si ces “stars” mettaient leur salaire en participation, la somme serait vite atteinte“. Un autre, sur latribune.fr, “on nous bassine avec ces films ou ces artistes qui se financent “grâce” à mymajor, kisskiss et autres alors qu’ils ont déjà pléthore de financements derrière. Lorsqu’un inconnu s’y lance, voit-on ce genre de somme collectée ?

Quel est le problème, finalement ? La somme demandée ? La potentielle médiocrité du film, que certains redoutent ? Le nom de Michèle Laroque, souvent associé à celui de François Baroin (mauvais procès) ou à l’exil fiscal dont elle se rend coupable (bon procès) ? Certainement un peu de tout cela. Mais que dire alors de la décision prise par la société de production Fidélité, de financer en partie par le crowdfunding, L’Homme que l’on aimait trop, prochain film de… André Téchiné ? Ou de celle de faire participer financièrement les particuliers à la remastérisation des Parapluies de Cherbourg, qu’on ne peut décemment pas accuser d’être un “petit film”…

“C’est marrant comme un mendiant en costume trois pièces”

richemendiantLa mise en ligne sur Ulule.fr d’un appel aux dons pour financer le dernier Téchiné – qui mettra en scène Catherine Deneuve –  à hauteur de 25 000 euros (servant à boucler un budget dont on ne connaît pas le nombre de zéros), a provoqué l’ire de nombreux “crowdfunders” : “Ces sites sont faits pour des gens qui n’ont que leurs maigres économies pour pondre leurs œuvres. Ou de toutes petites prods qui galèrent afin de faire naitre des projets qui ne verraient jamais le jour dans un monde du 7 ème art sclérosé par le snobisme et la masturbation cérébrale” lance l’un d’eux dans le forum dédié au film sur Ulule. “Si maintenant, même les “gros” viennent réclamer de l’argent ici pour leurs projets déjà confortablement financés, il nous reste quoi à nous les “petits” qui galérons quotidiennement, pour espérer qu’un jour un de nos projet voie le jour ?” se questionne un autre. Fidélité, qui a bouclé sans mal les budgets de petits films intimistes tels que Astérix 4 et Le Petit Nicolas (Bon… On leur doit aussi toute la filmographie de François Ozon), perd en crédibilité ce qu’il gagnera en pourboire. Car si on ne sait quelle somme devra être déboursée pour que L’Homme que l’on aimait trop soit tourné, tout porte à croire que ces 25000 euros n’en sont qu’une infime partie. “C’est marrant comme un mendiant en costume trois pièces” résume ironiquement un “ululer”.

Le cinéma fantastique français : un cas particulier

Aux-Yeux-des-vivantsLa solidarité a ses limites. Pour le commun des internautes, aider un réalisateur anonyme à réaliser son 1er court, lancer un photographe grâce à l’édition de son premier book, aider un passionné de musique à enregistrer un disque en studio, est plus facile à envisager que de débourser ne serait-ce que 3 euros pour venir en aide à une Laroque ou un Téchiné. C’est bien légitime.

Reste “l’entre-deux”, incarné par l’exemple Bustillo-Maury : après avoir réussi à faire financer leur 1er film par les voies classiques (A l’Intérieur, monument du film d’horreur contemporain), et difficilement réuni la somme nécessaire à la réalisation de Livide, Alexandre Bustillo et Julien Maury font aujourd’hui appel aux internautes pour boucler le budget de Aux Yeux des Vivants, leur 3ème long. Malgré la notoriété (y compris internationale) que leur a apportée A l’Intérieur, les deux réalisateurs peinent à convaincre les sociétés de production que le cinéma fantastique mérite la même considération que n’importe quel film mainstream avec Laroque ou Deneuve. Leur problème est différent : la seule boite ayant accepté de miser sur Aux Yeux des Vivants – Metaluna Productions (à qui on doit The Théâtre Bizarre) – n’a pas les moyens de Fidélité. Et à vrai dire, personne en France ne semble vouloir soutenir le cinéma fantastique. Le recours au crowdfunding, dans ce cas, est (hélas) justifié. Quand des cinéastes de talent sont obligés de faire appel au cyber-mécénat, on se dit qu’il y a quelque chose de pourri dans le(s) système(s) de financement du cinéma français. Outre les défaillances du CNC, qui continue à soutenir des films ayant déjà reçu de confortables apports du privé, ce qu’il manque aux boites de prod n’est finalement pas l’argent : le film de Bustillo et Maury ne coûtera sans doute pas plus de 2 millions d’euros (autrement dit, pas grand chose). Mais il exige ce dont personne en France n’est doté : du courage. Tout dans le porte-feuille, rien dans le slip.

Chez Michèle, recourir au crowdfunding pour réunir 400 000 euros ne répond pas à un besoin, mais à une mode. Chez Fidélité, la démarche est d’un cynisme achevé. Chez Alexandre et Julien, elle n’est ni tendance, ni cynique, mais nécessaire.Notre campagne sur touscoprod est un pari” explique Metaluna Productions sur la page facebook du film. “Nous l’avons lancée car nous sommes persuadés qu’il existe un engouement conséquent autour du cinéma que l’on aime. Qu’il existe une communauté de fans désireux de voir davantage de films de genre en France. Que ces fans sont soucieux du mépris actuel donc le film d’horreur fait l’objet. Et qu’il ne tient qu’à nous de prouver que la communauté est encore vivante“.

Alors : Team “Michèle” ou team “Alex/Julien” ? Perso, on a déjà choisi.

En savoir plus sur :

Le projet “Jeux Dangereux” sur touscoprod : http://www.touscoprod.com/michele-laroque

Le projet “L’Homme que l’on aimait trop” sur ulule: http://fr.ulule.com/fidelite-techine/

Le projet “Aux Yeux des Vivants” sur touscoprod : http://www.touscoprod.com/fr/project/produce?id=685

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