Dans la Maison : interview de François Ozon

10/10/12 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : ,

François Ozon a reçu récemment le prix du meilleur film au festival de San Sebastian, pour Dans la Maison (photo : Reuters)

François Ozon raconte la genèse de son dernier film, Dans la Maison, sa collaboration – la deuxième après Potiche – avec Fabrice Luchini, son goût pour les belles lettres, son approche de l’adolescence, sa pseudo-perversité et son regard sur la famille, à l’occasion d’une rencontre à Aix-en-Provence.

Parlez-nous des origines de ce projet.

Dans la Maison est une adaptation d’une pièce de Juan Mayorga, un auteur espagnol. Quand j’ai découvert cette pièce, Le Garçon du Dernier Rang, je me suis dit que c’était l’occasion de faire un film sur la création, sur la narration : comment on raconte une histoire de manière ludique, jubilatoire, et en même temps montrer le danger que pouvait avoir tout acte créatif, avec sa part de manipulation. Il y avait un aspect assez théorique, et la pièce abordait cela de manière très incarnée. Il y avait la possibilité d’avoir de vrais personnages, que ce ne soit pas un film trop intellectuel ou pour une niche de spectateurs pointus. J’avais l’impression que le film pouvait marcher à plusieurs niveaux.

Toutes les références, tout ce symbolisme, c’est vous qui les avez apportés ?

Beaucoup, mais pas tout. J’ai pas mal adapté. Les références étaient espagnoles, donc j’ai franchisé le tout. Et vu que j’avais Fabrice Luchini, j’ai joué avec certaines choses qui marchent avec lui et avec la culture française. A la fin, quand on voit Le Voyage au bout de la nuit, ça n’était pas dans la pièce !

Il y a beaucoup de choses “prises” à Luchini du coup. La Fontaine, Flaubert…

Oui, je crois que dans la pièce il parlaient de Moby Dick de Melville. C’est très anglo-saxon. En France les gens ne connaissent pas vraiment. La Fontaine, c’est le B-A BA, c’est parfait. Fabrice m’a dit “Tu veux que je le lise bien ?” Je lui ai dit “non non, surtout pas, sois très mauvais“. Il était surpris, il avait peur de perdre son public !

François Ozon avec son acteur, Fabrice Luchini (photo : Rafa Rivas / AFP)

Le thème de la famille est au cœur du film. Mais il est traité de façon assez particulière…

Il y a beaucoup d’ironie. Et en même temps je pense que le regard du jeune homme se transforme tout le long du film. Au début il est très moqueur, ironique, il est très distancié et petit à petit, il se rend compte que lui-même rêverait d’avoir une famille comme ça, normale, “parfaite”. Ça m’intéressait de montrer que quand on est jeune, on a un grand désir de normalité. Les jeunes sont très conservateurs, ils ont envie d’un père héros, d’une mère belle et douce, d’avoir une maison parfaite, un peu comme dans le film. C’est pour ça que j’ai tenu à montrer de quel milieu social venait Claude. Ça n’était pas dans la pièce, mais pour moi, il fallait qu’on comprenne d’où vient ce garçon, pourquoi ce désir de faire partie de cette famille. Il y a quelque chose de très intéressant dans ce désir d’avoir une vie normale et la cruauté de ne pas en faire partie.

Il perd certaines illusions au passage…

Les familles normales n’existent pas. Dans toutes les familles il y a des failles, des secrets, et c’est ce qui m’intéressait en tant que cinéaste. C’est ce qui intéresse Claude aussi. Il y a dans le film une métaphore de ce qu’on voit aujourd’hui à la télévision, dans Loft Story, dans tous ces trucs où on observe les gens dans leur banalité.

Vous avez un soupçon de perversité…

Ah non, pas du tout ! (rires) Non, mais il faut assumer que le cinéma est un art pervers… enfin, pas tout à fait. Disons qu’il y a une part de voyeurisme dans le fait d’aller au cinéma, de se retrouver dans le noir d’une salle pour regarder des meurtres, des scènes de cul… Le cinéma, c’est quand même l’art du voyeurisme.

On le voit très bien à la fin du film.

Il était important pour moi de terminer sur la complicité des deux personnages. J’ai beaucoup de tendresse pour eux, ce sont pour moi deux personnages inadaptés au réel, qui ont besoin de la fiction et de se raconter des histoires pour supporter la vie.

Pour créer, Claude semble inféodé au réel. Et vous, en tant que cinéaste, quel rapport vous entretenez avec le réel ?

Claude a besoin de se baser sur quelque chose de réel au départ. Et en même temps, dans le film qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui ne l’est pas ? On ne sait pas. Mais c’est vrai que beaucoup de créateurs ont besoin de s’inspirer de la réalité, on le voit fréquemment dans des films inspirés de faits divers, ou dans l’auto-fiction. Mais à certains moments on se rend compte que Claude part dans des directions qui n’ont rien à voir avec la réalité. Les deux se mélangent. Pour ma part, j’ai juste beaucoup d’imagination.

Le film pourrait se terminer comme Elephant.

C’est marrant, il y a beaucoup de gens qui me disent ça. On compare la fin à du Haneke aussi. Et c’est l’une des fins suggérées par le personnage de Fabrice. Option A, option B, option C, Claude tue tout le monde, ou Esther brule toute la maison… mais au bout du compte, ça ne m’intéresse pas trop. Ce qui m’intéresse, c’est la solitude de ce couple maître-élève qui se retrouvent, l’éditeur avec son écrivain, ou le producteur avec le réalisateur, un critique avec un artiste. Plein d’histoires s’offrent à eux et tout est possible.

(Propos recueillis collégialement en conférence de presse à Aix en Provence le 28 septembre 2012)

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