Entretien avec Fabrice Du Welz

01/04/09 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : , , ,

Avec deux films et demi à son actif, le cinéaste belge Fabrice Du Welz entame une carrière ouvertement tournée vers le fantastique et l’expérimentation formelle. Mais si Calvaire vous avait retourné l’estomac, Vinyan va vous fendre le cœur.

Les personnages de vos films, face à la perte ou à la recherche de l’être aimé, ne semblent trouver aucune autre issue que la folie. Serait-ce là la pierre angulaire de l’œuvre que vous avez commencé à bâtir ?

Je pense que c’est quelque chose d’assez inconscient, même si quand j’écris un scénario, c’est toujours ce qui revient. Cette thématique me parait intéressante, mais ce qui est surtout passionnant c’est la manière de traiter ça au cinéma. Le basculement dans la folie est quelque chose de très jouissif à mettre en images, que ce soit celui de Marc Stevens dans Calvaire ou celui de Jeanne Bellmer dans Vinyan. Cela me permet de passer d’un environnement réaliste à un environnement fantasmagorique, et de le traiter dans une relation étroite au personnage. De mon point de vue, c’est plus abouti dans Vinyan car c’est un moteur du projet : ce qui m’apparaissait vraiment fascinant à concevoir, c’est qu’à un moment donné le fantasme de cette femme prenne le pas sur tout le reste. En ce sens, la fin du film est assez significative. L’environnement se transforme en corrélation complète avec les fantasmes de Jeanne. L’enfant recherché, cet enfant unique est multiplié à l’infini, tout, y compris l’air, devient organique. Je ne sais pas si on peut parler de pierre angulaire, mais ce que je constate aujourd’hui, c’est que mes films ont été difficilement reçus. Ils fonctionnent avec le temps, mais il faudra de toute façon que mon prochain projet s’en éloigne, que je propose peut-être autre chose tout en gardant une vraie cohérence artistique. En tout cas, je me le souhaite.

Si justement ces films ont été reçus difficilement, c’est que de nombreux journalistes ne les ont visiblement pas compris. Est-ce que leurs critiques vous ont touché ?

Ça touche toujours forcément, quand on passe trois ou quatre ans de sa vie sur un projet et que souvent les papiers que je lis sont… expédiés. Mais en même temps voilà, c’est le jeu, c’est comme ça et ça n’est pas très grave. Ce qui m’embarrasse plus, c’est le public. La critique à la limite on peut s’en foutre, mais le public c’est différent… Je sais que Calvaire et Vinyan sont des films difficiles, qui flirtent avec l’expérimentation. Aujourd’hui je suis conscient que j’ai un peu muri par rapport à Calvaire et que si je veux continuer à creuser une veine personnelle, il va falloir que je passe aussi par des choses un peu plus accessibles. Si on ne s’est pas fait comprendre c’est qu’il y a de bonnes raisons. Pour Vinyan, le fait d’avoir des stars, du budget, de le faire en anglais, de tourner en Thaïlande… je pensais vraiment que le film aurait un spectre un peu plus large, et finalement je me suis aperçu qu’il était probablement encore plus expérimental que Calvaire. Mais en même temps, quand je fais des films, je ne me pose pas la question de savoir comment je vais les vendre. C’est seulement à leur sortie qu’on subit un peu tout ça, de manière impuissante. On lit les papiers, on voit les gens, on entend les réactions et dans le cas de mes deux films les avis sont toujours très divisés. Il y a ceux qui les aiment beaucoup, et ceux qui n’y voient que posture, prétention… C’est toujours étonnant de voir comment le cinéma peut susciter des réactions extrêmes.

Laurent Lucas dans Calvaire… comme son titre l’indique.

Quand vous dites qu’il va vous falloir passer par des films plus commerciaux, vous pensez à la comédie ? L’humour venait souvent désamorcer l’horreur dans Calvaire, après tout.

Vu comme c’est parti, je ne pense pas ! Ceci dit, je suis content que vous voyiez Calvaire comme une comédie car pour moi, l’idée était d’en faire une comédie noire. Beaucoup de gens ont été très perturbés par le film. Moi, d’une certaine manière, j’espérais plutôt faire rire. Un peu à la manière d’un Massacre à la tronçonneuse, qui est une farce grotesque. Aujourd’hui, les projets que j’ai dans les tuyaux ne sont pas comiques mais après tout, pourquoi pas. La vraie comédie, c’est l’art suprême, l’art des grands. J’ai probablement besoin de faire encore quelques films avant de m’y essayer. Est ce que j’en suis capable ? Je n’en sais rien…

Le spectateur n’est pas habitué à voir Emmanuelle Béart dans ce genre de rôle.

La participation d’Emmanuelle sur Vinyan relève du hasard. A l’époque, je cherchais une actrice anglaise, il se trouve que pour diverses raisons j’avais du mal à trouver, et mon producteur a fini par me suggérer de faire un couple mixte, franco-anglais, et d’aller chercher des actrices en France. Emmanuelle avait vu mon premier film et a demandé à me rencontrer. J’ai commencé par me dire “tiens, quelle drôle d’idée…”. Mais lors de notre conversation, elle m’a tellement bien parlé du projet qu’il y a eu comme une évidence. Elle s’est vraiment beaucoup battu pour ce film, pour ce rôle, elle a beaucoup donné d’elle-même. Par contre après la sortie, les réactions sur Emmanuelle ont été très étranges. En France, j’ai constaté qu’il y avait une certaine réticence à la voir dans Vinyan, alors que dans les autres pays, pas du tout. Dans les pays anglo-saxons c’était même l’inverse. Il y avait plutôt une réticence sur Rufus. C’est très étonnant. Cela provient peut-être d’une certaine outrance du film, surtout dans sa dernière partie. Mais c’est une outrance assumée. Quand on se retrouve dans un environnement où la folie transpire de partout, elle est indispensable.

Après Laure Sinclair et Brigitte Lahaie, vous choisissez à nouveau une actrice qui, sans être une icône de la pornographie à l’instar des deux actrices précédemment citées, est associée à une image sensuelle très forte.

Dans le cas de Laure Sinclair et Brigitte Lahaie, c’était délibéré d’avoir d’anciennes stars du X. D’abord, je les aime beaucoup, et dans le cas de Brigitte Lahaie, je trouvais que dans Calvaire, ça faisait sens. Par rapport à la fascination qu’engendre une personne devenue un objet de plaisir, un objet sexuel. Dans Vinyan, effectivement, la sensualité des corps est quelque chose de très important pour moi. Je fais toujours en sorte qu’il se dégage quelque chose de très sensuel à l’image, que les rapports soient toujours tendus par le désir. Le couple Rufus-Emmanuelle forme une entité sexuelle forte. Il suffit de voir Emmanuelle à la fin du film : elle est très animale. Placer ces corps dans des environnements hostiles, c’est quelque chose que j’aime beaucoup faire.

Parlez-nous du plan de grue tourné en pleine jungle. A l’image, le résultat est tout à fait impressionnant. Est-ce que cela a été difficile à tourner?

Tout a été difficile sur ce tournage. On a cumulé les problèmes : on était en pleine saison des pluies, on a eu un problème de budget à quelques semaines du début, on a fait le film avec moins d’argent que prévu, j’avais dix semaines de tournage, on a finalement dû le faire en sept semaines, les horaires étaient impossibles. Et puis il fallait gérer les enfants, les problèmes de marée – la mer d’Andaman c’est pas la Méditerranée… Malgré tout, il y a vraiment des plans que je ne voulais pas lâcher. Dont ce mouvement aérien lors de l’arrivée dans le temple. Ça n’a pas été simple, il a notamment fallu construire le décor, qui est en bois et en polystyrène. Pour ça, on a vraiment pu compter sur l’ingéniosité des Thaïlandais, qui ont fait quelque chose d’impensable avec trois fois rien.

Vous avez aussi pu compter sur le travail remarquable de votre chef opérateur, Benoît Debie.

On se connaît tellement bien aujourd’hui qu’on sait exactement où et comment chercher. On est fasciné par les mêmes choses tous les deux. Tourner dans la jungle, faire l’anti-carte postale thaïlandaise, c’est quelque chose qui nous a beaucoup plu. On a surtout aimé faire comme dans Calvaire, démarrer dans des couleurs très réalistes et désaturer au fur et à mesure pour arriver pratiquement à un monochrome à la fin. On démarre dans une Thaïlande urbaine et on glisse doucement dans la jungle. L’idée était donc d’avoir quelque chose de très attractif dans les lumières et d’arriver à une abstraction complète à la fin du film. On a voulu se donner un maximum de liberté mais en même temps, on a pris beaucoup de risques parce qu’on tournait tellement rapidement qu’on avait pas trop de visibilité sur ce qu’on faisait. On devait tenir un plan de travail parfois très difficile, on prenait des risques à moins 3, moins 4 de diaph, donc on ne savait pas du tout ce qu’on allait récupérer comme rush et de toute façon si on avait merdé il était impossible de revenir en arrière. Tout était comme ça. Un tournage un peu fou. Je peux le dire aujourd’hui, mais les producteurs qui nous ont laissés partir étaient vraiment inconscients. Le miracle, c’est d’avoir terminé le film.

Malgré les restrictions budgétaires et le manque de temps, Vinyan ressemble t-il au film que vous aviez imaginé?

Complètement. J’ai pu faire le film que j’avais envie de faire. J’ai l’impression d’avoir appris beaucoup de choses, d’avoir grandi, aussi, sur ce projet. Et il y a des choses que je ne referai plus. Je ne veux plus tourner dans des conditions pareilles, ne plus avoir à me dire “je n’ai pas les moyens de mes ambitions”. C’est un peu l’histoire de “Comment introduire un frigo dans un ballon de football?”. On devient vite dingue. On ne fonctionne plus qu’à l’énergie pure et c’est dangereux.
Aujourd’hui je suis conscient des qualités du film et aussi de certains de ses défauts, j’aurais aimé pouvoir retourner des choses, pouvoir en peaufiner d’autres.

Pourtant, vous ne pensez pas qu’avoir beaucoup d’argent à disposition peut nuire à la création?

Peut être oui mais c’est toujours mieux que de ne pas en avoir assez. Même s’il ne faut pas se laisser pourrir par le système. Moi je sais pourquoi je fais des films : parce que je ne peux pas faire autrement, j’aime profondément ça et pour rien au monde je ferais autre chose. Pour moi, ça n’est pas un hobby, c’est quelque chose de fondamental. Ce film est et restera particulier dans mon parcours parce que j’ai l’impression d’avoir pris des risques insensés et ça a été une aventure initiatique et humaine assez incroyable.

Vous ne trouvez pas que Vinyan a été vendu un peu à tort comme un film d’horreur?

Je ne sais pas très bien comment le qualifier, je pense que c’est un film fantastique. Mais peu importe, à la limite je me fous des étiquettes. C’est un film de cinéma, point barre. En tout cas c’est ce que j’ai voulu faire. C’est vrai que j’ai une affection particulière pour le genre et pour l’horreur, mais je préfère dire que Vinyan ressemble à un certain cinéma inclassable des années 70, je pense aux films de Nicholas Roeg ou Peter Weir… des films qui sont à la marge, qui osent proposer autre chose.

Il y a quand même un mélange des genres dans Vinyan : du fantastique, une scène un peu gore à la fin, un aspect documentaire au début, une tragédie familiale au milieu. C’est aussi ce qui fait sa particularité.

C’est vraiment malgré moi, ce mélange des genres. Je vois bien que c’est l’une de ses forces, mais c’est aussi une limite. Un peu comme pour Calvaire, encore que… Calvaire était plutôt orienté film d’horreur. Mais on lui a souvent reproché son côté un peu arty. Avec Vinyan, finalement on me le reproche peut-être même un peu plus parce que justement il a un problème de positionnement. Aujourd’hui tout doit rentrer dans des cases, et Vinyan se permet, se paye le luxe, même, de n’appartenir à aucune case, ou pratiquement à toutes. Cela contribue aussi à sa non compréhension ou à son rejet. Toutes les libertés que j’ai prises sur ce film se sont retournées contre moi.

Emmanuelle Béart, entre vrai espoir et fausse réalité dans Vinyan.

Des cinéastes comme Pascal Laugier ou les Bustillo/Maury  revendiquent ce même amour pour le cinéma marginal des années 70. Comment considérez-vous leur travail?

Ce sont des camarades, des gens que je côtoie, que j’aime bien. On se connait tous, on a tous grandi dans le même amour de Starfix et Mad Movies, Argento, Cronenberg… Même si on fait des films qui sont très différents, il y a beaucoup de bienveillance entre nous. Ils font de vraies propositions de cinéma. Je pense qu’on a tous cette particularité d’être des réalisateurs sur le chemin de la maturité. On verra comment ça va se passer dans quelques années, quelles directions on va prendre : est-ce qu’on va rester en France, partir aux États-Unis, revenir… Je ne sais pas.

Vous ne trouvez pas qu’il y a un vrai problème justement en ce moment aux États-Unis : celui des remakes?

Les Américains sont à l’affût de tout. Il a été question à un moment donné de faire un remake de Calvaire , il est question maintenant de faire un remake de Vinyan. Ils veulent certainement l’orienter de manière plus commerciale. Chez eux, Jeanne retrouvera probablement son enfant à la fin. A vrai dire ça ne me concerne pas. De toute façon, contractuellement, je n’aurais pas mon mot à dire. Encore que, c’est quelque chose que je devrais vérifier. Mon film je l’ai fait, le reste, c’est une histoire de contrat, d’argent. La vague de remakes aux États-Unis, c’est pas nouveau. A Hollywood, il y en avait déjà dans les années 30. Le cinéma d’horreur est un marché très juteux aujourd’hui parce qu’il est vidé de sa substance transgressive, on recycle un peu tout. Les Vendredi 13, les Freddy, sont tous remakés et s’adressent aux enfants de 10 ans. Est ce que j’ai envie d’aller faire un remake pourri aux États-Unis? Non. Non, vraiment pas. Si mes camarades y vont, c’est qu’ils doivent avoir de bonnes raisons, je ne vais pas les juger. Je ne cracherais pas sur une expérience américaine, mais je n’ai pas envie de faire n’importe quoi n’importe comment.

Est-il facile en Europe de trouver des financements pour des projets comme Vinyan ?

Oui à condition de ne pas dépasser un certain budget. Les films d’horreur qui se font en France représentent des budgets de 2 millions, deux millions et demi. Ils n’arrivent pas à dépasser dans le meilleur des cas les 100 000 entrées et se vendent paradoxalement dans le monde entier, donc il y a toujours un point d’équilibre qui se fait. Le problème est qu’aucun projet vraiment ambitieux ne peut se faire. Ce qu’il faudrait véritablement et d’urgence, je pense, pour le bien de tous, c’est un vrai succès, un peu comme Le pacte des loups a pu l’être à sa sortie. Ça permettrait à l’industrie, en tout cas en France, de miser à nouveau sur les films de genre, d’exploser ce carcan, ce ghetto des 2 millions, 2 et demi. Des prototypes sortent chaque année, 2 ou 3 par an. Il y a toujours un public pour, mais ce ne sont jamais des succès. Pour autant, la carrière d’un film d’horreur est toujours plus longue que les autres. Notamment grâce au DVD.

Quels sont vos prochains projets ?

J’en ai plusieurs sur le feu. L’île aux 30 cercueils [adaptation d’un feuilleton télévisé diffusé à la fin des années 70, ndlr], je ne pourrais pas le faire aujourd’hui parce que le film coûte cher, et vu les résultats en salles de Vinyan, ça va être compliqué de mettre en branle sa production. Il continue de se développer et je finirai bien par le faire un jour. Dans tous les cas ce que je veux, c’est garder une cohérence artistique et rencontrer le public, en tout cas je l’espère, avec mon prochain film.

 

Lire aussi : Notre critique de Vinyan

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1 commentaire

    capucine  | 02/04/09 à 12 h 45 min

  • Ah ah ah énorme Patrice du Weltz!

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