Faut-il aller voir 99 francs ?

01/10/07 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags :

Octave est le maître du monde : il exerce la profession de rédacteur publicitaire. Il décide aujourd’hui ce que vous allez vouloir demain. Pour lui, “l’homme est un produit comme les autres”. Octave travaille pour la plus grosse agence de pub du monde : Ross & Witchcraft, surnommée “La Ross”. Il est couvert d’argent, de filles et de cocaïne. Pourtant, il doute.

Il faut déjà situer Jan Kounen. Acte 1 : le bonhomme se fait remarquer par des court-métrages trash. Acte 2 : Son premier long Dobermann comporte une scène ou l’un des personnages se torche aux Cahiers du cinéma, et divise les critiques en réanimant l’éternel débat sur la légitimité de la violence au cinéma. Acte 3 et 4 : Kounen découvre le mysticisme sud-américain, Castaneda et l’ayahuasca (substance hallucinogène sacrée des Indiens d’Amérique du Sud, qui la considèrent comme un médicament et non une drogue). Il en prend régulièrement aux contacts de chamanes qui l’aident à faire de ces trips de véritables recherches intellectuelles (il se mettra lui-même en scène, « perché » dans le documentaire D’autres mondes). Résultat : son adaptation de Blueberry détourne le sujet d’origine et le western pour se centrer sur les portes de la perception, les différentes réalités qui composent le monde sensible et spirituel etc. Les ¾ des spectateurs sont laissés sur le carreau et c’est un gouffre financier.

Sur ce, Beigbeder et le producteur Alain Goldman décident de lui faire confiance pour 99 francs. A quoi s’attendait-on avec un matériau d’origine et un réalisateur pareils ? Le bouquin était déjà militant dans sa dénonciation au vitriol de l’aliénation provoquée par le monde marchand et la publicité en particulier. Le personnage d’Octave y apparaissait comme une ordure haïssable et pathétique à la fois dans sa recherche (tardive) d’absolution. Le monde dans lequel il évoluait était loin d’être du Walt Disney.

Il fallait déjà savoir ça avant d’entrer dans la salle : c’est pas parce qu’on s’appelle Dujardin qu’on va dans tous ses films jouer le même rôle de crétin amuseur public. Ceux qui attendent d’un acteur qu’il répète toujours les mêmes formules en seront pour leur frais : Dujardin joue les ordures pathétiques comme dans le roman. Et le fait bien. J’avais beaucoup d’a priori sur sa capacité a sortir de ses schémas et tics de jeu, mais là il m’a bluffé car il est parvenu à s’effacer derrière le rôle. Vu son image de Loulou brave gars auprès du public, je trouve sa participation au film courageuse.

Ensuite la mise en scène met tous ses moyens au service de l’adaptation et de son message. A monde de références, film avec références. In the mood for love, 2001 L’odyssée de l’espace, Fight club… ce n’est pas du “copiage” mais du clin d’œil assumé qui sert le propos. A narration éclatée, structure éclatée, qui respecte celle du roman et l’améliore. Ainsi beaucoup de choses passent mieux dans le film, notamment la fin car elle était inadaptable à la lettre. Dans le film, elle comporte même un double message en proposant deux dénouements possibles : l’un inéluctable, brut de décoffrage. L’autre plus doux, plus plaisant au public qui s’est déplacé pour un divertissement et attend un Happy end. Comme si Kounen disait : « Oui, vous voulez que le héros s’en sorte hein ? Voyons ce que ça peut donner ». C’est du méta cinéma, soit du cinéma qui réfléchit sur lui-même, ici conscient du public qui s’est déplacé pour « passer un bon moment avec Dujardin ». C’est très intelligent.

Ca tape, ça frappe, parce que la pub est comme ça. 99 francs est une dénonciation et une satire de la « coca-colonisation » qui s’apparente à du bourrage de crâne et à une dictature. C’est aussi le récit d’une descente au enfers. Trash, corrosif, plein de sexe et de drogue, odieux ? Ni plus ni moins que le monde réel décrit et dénoncé par Octave/Beigbeder/Kounen. Un monde où seuls importent les chiffres et la croissance, vous n’êtes rien d’autre qu’un consommateur potentiel, peu importe le moyen d’y arriver le tout c’est de vendre.

Jan Kounen en fait-il trop ? Dans une société où le président de la chaîne de télé numéro 1 peut déclarer sans rougir « Mon seul but c’est de vendre à Coca Cola du temps de cerveau disponible », qu’est-ce qui est le plus violent ? Ce film ou le cynisme et le mépris des élites envers leur audience ? On sait tous que la pub et les grandes marques c’est caca, on est pas idiots. Mais savoir est une chose. Réagir, c’est mieux.

Dans ce contexte, le comportement et les trips d’Octave peuvent apparaître non seulement pour Kounen comme un moyen de se faire plaisir et d’injecter ses délires, mais aussi un moyen d’illustrer la quête de sens spirituelle et morale d’un personnage qui ne sait plus qui il est et tente de retrouver son humanité dans un monde de brutes.
Photo: copyright Pathé Distribution

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9 commentaires

    dolly  | 01/10/07 à 12 h 27 min

  • moi j y suis allée le premier jour et franchement au niveau visuel il est top ce film !! super film !

  • Sab  | 01/10/07 à 14 h 27 min

  • Aaaah tu me fais plaisir

  • L.  | 02/10/07 à 12 h 12 min

  • Vu hier soir avec des amis. On a accroché et je retrouve dans ta critique l’essence de ce film. Monde éphémère et superficiel, de carton et de lumière.
    Une critique du monde de la pub oui avec les bons côtés et disons leurs conséquences

  • H  | 03/10/07 à 11 h 47 min

  • Ceux qui voudraient en apprendre un peu plus se rendront avec beaucoup de profit sur ce lien, pour une rencontre avec Kounen, Beigbeder, et deux publicitaires : http://www.lexpress.fr/mag/cinema/dossier/entretiencine/dossier.asp?ida=460115&p=1

  • LVB  | 03/10/07 à 18 h 25 min

  • Etant en train de faire une petite chronique de “99 F” sur Ditaime.com, j’en profite pour lire ton article. Il est très très bon et reflète bien ce que je pense. Bordel, ce film est de Jan Kounen ! Si vous voulez voir un film tout gentil, louez “Les bisounours au pays du bonheur” … et n’allez pas voir “99F” ou louer “Dobermann” !

    Par contre je ne partage pas ton avis sur le fait que le film “comporte même un double message en proposant deux dénouements possibles” … je ne l’ai pas pris dans le même sens. Selon moi, dans les deux cas, il est rattrapé par la machine. Le système est plus fort que l’individu même s’il tente de se rebeller ! Le cynisme a fini de boucler la boucle. ;0)

  • Camiiille  | 04/10/07 à 16 h 15 min

  • y’a eu des bandes annonces avant la projection ?

  • H  | 12/10/07 à 16 h 39 min

  • Oui

  • Sab  | 13/10/07 à 22 h 26 min

  • Y’a même eu des pubs…

  • mizuko  | 21/04/08 à 11 h 54 min

  • salut à tous
    je ne comprend pas qu’on n’est pas + parler de ce film!
    du moins: je n’en avais pas du tout entendu parler, avant de chercher du sang neuf pour mon lecteur dvd.
    99F,
    il m’a bouleversée, sur l’instant, car ensuite, j’ai oublié, et je suis allée faire mes courses…
    il m’a touchée tant en ma qualité d’ancienne étudiante d’arts appliqués (les études qui mènent les meilleurs de la promotion à ce genre de super-poste dirigeant de meute) et, en tant que consommatrice.
    une bonne claque dans ma g….
    je sur-conseille, mais à une élite, si possible ;)
    ce film ne doit pas etre gaché par un regard stéril
    bonne continuation à tous

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