Fernando Leon : la preuve par deux

16/03/10 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags :

“Ah ouais le cinoche espagnol c’est super, j’adore c’que fait Almodovar !”

Non, le cinéma espagnol ne se résume pas à Pedro et à Penelope. Depuis quelques temps, il fait aussi parler de lui grâce à de brillants films comme Mar adentro d’Alejandro Amenabar ou à un style en plein renouveau : le film d’horreur avec REC et sa suite (ou encore le récent Esther). Dans ce numéro-ci, Envrak vous propose un petit retour dix ans en arrière sur deux films, Barrio et Los Lunes al sol, tous deux réalisés par Fernando Leon de Aranoa.

Ces deux films, primés aux Goyas (l’équivalent de nos César) plusieurs fois, s’attachent à peindre avec réalisme des milieux sociaux en difficulté, le quotidien ennuyeux d’ouvriers chômeurs dans une ville industrielle du nord de l’Espagne ou de lycéens pendant le mois d’août dans la banlieue madrilène, ainsi que la volonté de s’en sortir ou la résignation… Des héros de l’ordinaire qui se serrent les coudes et se tapent dans le dos en riant un peu trop fort.

Los lunes al sol, Les lundis au soleil

On oublie parfois qu’il ne fait pas souvent beau au nord de l’Espagne. La première scène nous le rappelle douloureusement : un ciel bas et maussade, une lumière grise diffuse, un soleil qui ne se montre pas. Oui mais… ils ont la mer. La mer, le sel, la rouille qui vient ronger peu à peu les bateaux qui attendent sagement au port. Le ton est vite donné. Les villes industrielles du Pays Basque ou de la Cantabrie sont à mille lieues d’Ibiza ou de Malaga. De même, vous pouvez tout de suite mettre aux oubliettes le Javier Bardem artiste peintre-chemise ouverte-oenologue de Vicky Cristina Barcelona ; Santa, personnage de géant barbu à la voix bourrue et au langage peu châtié, en est aux antipodes.

Los lunes al sol, c’est d’abord une histoire d’amitié entre trois hommes, la quarantaine bien tassée, qui après s’être fait mettre dehors par l’usine qui les employait, luttent péniblement pour retrouver du travail. Lino, le plus vieux de la bande, s’accroche avec désespoir aux divers entretiens qu’il passe, sans même plus regarder pour quelle fonction il postule, et supporte difficilement les cheveux blancs qui s’installent. José, lui, se sent de plus en plus inutile puisque seule sa femme ramène de l’argent à la maison en mettant des poissons dans des boîtes. Reste Santa, le révolté, on ne comprend pas bien où il veut aller et il ne le sait certainement pas lui-même. Reste un rêve lointain : l’Australie.

Tous trois se retrouvent souvent dans le bar d’un ancien collègue qui s’en est un peu mieux tiré. Lui n’a pas fait la grève jusqu’au bout et a empoché ses indemnités. L’amertume n’est pas à chercher seulement dans la bière, dont ils abusent un peu trop… La tête souvent basse et les idées un peu noires, chacun tente de s’en sortir comme il peut ; en se teignant les cheveux et en piquant les vêtements de son fils pour Lino, en essayant d’être un mari plus attentif pour José, et en se démenant contre la justice et contre lui-même pour Santa, la lumière du film. Brusquement, un fou rire, un poing sur la table ou une pierre jetée contre un lampadaire ; des moments de grâce quand doucement, un lundi, le soleil vient caresser le désœuvrement et l’attente de quelque chose qui ne veut toujours pas venir.

Les éloges de ce film qui nous emmène dans l’intimité de ces looseurs magnifiques paraissent presque inutiles pour une œuvre primée plusieurs fois aux Goyas, au Sundance Festival et nommée aux Oscars. Pourtant. Les prestations géniales des acteurs le réclament ; l’histoire simple, émouvante et drôle qui touche avec justesse des problèmes qui peuvent concerner tout le monde, quelque soit le côté des Pyrénées où l’on vit, le mérite.

Barrio, Quartier

Changement de décor : banlieue sud de Madrid. Changement d’épaule pour la caméra : trois adolescents se partagent l’affiche. Mais la lumière, toujours. Madrid l’été, un soleil qui éblouit, donne du relief à la poussière des terrains vagues et souligne le gris triste des grands ensembles en béton. Madrid l’été, c’est un désert. Ceux qui peuvent s’enfuient là où il y a de l’eau et un peu de vent ; le reste s’y ennuie. Le désœuvrement, encore. C’est le plus grand ennemi de nos trois protagonistes : Javi, Manu et Rai.

Tous les trois sont à ce fameux âge où l’on parle beaucoup des filles mais très peu avec elles. Assis sur leur banc, ils restent là à taper leurs baskets l’une contre l’autre, à regarder la jolie voisine qui fait du baby-sitting, à se traiter de noms d’oiseaux et observent, impuissants, la misère de leur quartier.

Mais Barrio c’est d’abord une histoire d’amitié… entre trois adolescents qui partagent les bêtises plus ou moins grosses ; entre l’envie de faire quelque chose de son été (de sa vie ?) et le renoncement. Si les deux films se ressemblent sur le fond, Barrio dénonce davantage la fatalité qui s’abat sur ces trois jeunes gens qui n’ont encore rien demandé. Trois gosses sur le fil, à qui on demande déjà de réagir en adultes face aux difficultés familiales ou aux problèmes économiques, mais qui rêvent encore de victoires sportives (en s’introduisant par effraction dans un magasin qui vend des trophées), de voyages au soleil (en collectionnant des points sur des yaourts) et d’un peu de douceur dans ce monde de brutes (Manu qui dort avec une peluche géante trouvée dans une benne à ordures). Trois gosses qui ne savent pas très bien comment se sortir de ce satané quartier et qui marchent un peu à l’aveuglette.

Barrio montre encore une fois le talent de Fernando Leon à filmer des univers si familiers et qui nous sont pourtant étrangers, des histoires un peu sordides, facilement embarrassantes, mais où l’humour et la tendresse qui lient les personnages nous font penser que tout n’est jamais perdu. Talent pour filmer des vies où tout peut basculer du jour au lendemain avec des protagonistes un peu équilibristes, pas toujours doués pour rester debout mais qui en ont envie.

La rédaction vous recommande aussi le visionnage de Princesas, de Fernando Leon également, qui suit le quotidien de deux prostituées avec la même tendresse et la même empathie.

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