Fimé 2012 : quand Chaplin reste un monstre sacré

04/12/12 par  |  publié dans : Cinéma, Musique | Tags : , ,

En ce premier jour de décembre, il fait froid, et les toutes fraîches décos de Noël illuminent la ville de Toulon. Nous avons rendez-vous avec Charlot qui clôture le festival Fimé, le temps d’un week-end placé sous le signe de la rigolade et du talent. Il y a du monde. L’Opéra, qui fête son 150ème anniversaire, a invité pour l’occasion moult enfants et ados. Direction le Paradis, où nous prenons de la hauteur pour ressentir le lieu et l’ambiance, forcément très dynamique. La Ruée vers l’or nous attend…

Monstre intemporel

Tout le long du festival, les monstres ont été les stars (Nosferatu, Mister Hyde, le Golem, les zombies de Romero, le Dr Caligari). Ce soir, c’est un véritable monstre sacré du cinéma muet qui nous emmène en balade. D’abord dans une station thermale, le temps d’un court-métrage réalisé en 1917 (Charlot fait une cure) et mis en musique ce soir par le jeune compositeur toulonnais Hugo Gonzalez-Pioli. Charlie Chaplin en maillot de bain joue au fanfaron imbibé dans une suite de gags hilarants (notamment le face à face avec le masseur dans la piscine). La sauce Chaplin prend bien chez les jeunes qui emplissent la salle de rires spontanés.

Après un petit entracte, voici le moment de La ruée vers l’Or, chef-d’œuvre de 1925 se situant entre la comédie dramatique burlesque et le western. On y retrouve les filles de saloon, les chercheurs d’or hirsutes et patibulaires, les cabanes en bois et les territoires sauvages américains. L’histoire de La Ruée vers l’or se situe dans le Klondike, au Nord Ouest du Canada. A la fin du XIXe siècle, des aventuriers partent en quête de filons d’or dans les montagnes enneigées. Parmi eux, un petit homme coiffé d’un chapeau et munie d’une canne se réfugie un jour de tempête dans une cabane perdue où il rencontre deux autres chercheurs d’or, dont Jim Mc Kay, propriétaire d’une concession plus que rentable…

Muet lors de sa sortie, le film a fait l’objet d’une reprise 20 ans après dans une version plus courte et sonorisée par Chaplin lui-même. En 1942, l’artiste a réédité son chef-d’œuvre en supprimant les cent quarante et un cartons d’origine, en ajoutant une musique et un commentaire de son cru. Les intertitres apportaient cependant une touche d’émotion en plus (par exemple comme le dessin de la rose près du nom de Georgia, qui perd ses pétales quand Charlot millionnaire regrette son amour perdu). C’est peut-être pour cette raison que le Fimé a choisi de nous montrer la version d’origine. Ouf, on aura donc droit au baiser de la fin (supprimé dans la version de 1942!). Autre détail important : la fin de La ruée vers l’or est un des seuls véritables happy-end de l’œuvre de Chaplin. Au terme de ses aventures dans les Charlot, le vagabond est presque toujours rendu à sa condition d’origine ; le voici ici au contraire héros d’une success story.

« Ce n’est pas la réalité qui compte dans un film, mais ce que l’imagination peut en faire. » – Chaplin-

 

La Ruée vers l’Or donne une impression d’inachevé (c’est sans doute pour cette même raison que Chaplin a voulu le retoucher, l’auto-censurer même). Cela fait son charme : les séquences sont inégales, les raccords parfois visibles, mais le message reste plus fort que dans la seconde version, moins cruelle et moins satirique : il s’agit d’une histoire d’amour contrariée, puis de succès, doublée d’une critique narquoise de la société américaine. La ruée vers l’or s’avère parfois très dur. Comme lorsque Charlot se fait humilier en public après avoir pensé que le mot d’amour de Georgia lui était adressé (scène coupée dans la version de 42). Comme quand il attend ses invités pour le repas de réveillon (la fameuse scène des petits pains) qui ne viendront jamais. L’être différent, vu souvent comme un monstre par les autres, connaît peut-être encore plus les affres de la complexité humaine. Chaplin en a fait dans son travail son cheval de bataille : « Le grand thème de la vie, c’est la lutte et la souffrance. » Œuvre dramatique plus qu’humoristique, La Ruée vers l’or exprime la solitude de l’homme comme celle des paysages qu’elle met en scène.

L’émotion du film est sublimée par la musique, interprété ce soir par l’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Toulon. Comme l’an passé pour Les Temps Modernes, on retrouve Timothy Brock à la baguette. Chef d’orchestre américain reconnu (il a occupé le poste de chef principal à l’Olympia Chamber Orchestra de Washington et a composé avec succès une œuvre importante), Brock est considéré comme l’un des plus grands spécialistes de la composition et la direction de partitions de films muets jouées en direct. Il a d’ailleurs été choisi par la famille Chaplin en 1999 pour réorchestrer et réarranger les partitions originales de Chaplin pour leur interprétation en ciné-concert. Sous sa direction, les violons larmoient, les caisses frappent fort pour créer des tempêtes sonores et les cuivres pétillent pendant 96 minutes. On se surprend aussi à redécouvrir le thème de La Belle au bois dormant dans la scène où Charlot danse avec sa belle Georgia et à retenir son souffle en même temps que les instruments lors de passages mélancoliques.

La magie d’un lieu

Comme lors des précédentes projections, le lieu participe à la magie de la soirée. Laurence Recchia et Luc Benito, directeurs du festival, n’ont de cesse de le répéter : « Le Fimé, c’est un film, un ensemble musical, et un lieu ». Pour le muet, c’est encore plus vrai. Inauguré en 1862, l’Opéra de Toulon est un des rares opéras du second Empire à avoir conservé son apparence d’origine : un opéra à l’italienne, composé de balcons aux dorures alambiquées et de loges aux fauteuils tapissés de rouge. Le bois craque, sent la cire et les années de spectacle. Un lieu parfait donc pour faire revivre le passé et accueillir le talent éternel de Chaplin.

Le lendemain, rebelote avec Le Cirque, œuvre de 1928, qui relate les tribulations loufoques d’un Charlot amoureux et clown malgré lui. Avec des prix très abordables et un accueil résolument axé sur le jeune public, ces coproductions de l’Opéra de Toulon, du pôle Jeune Public TPM (Maison des Comoni) et de l’association Filmharmonia (fondatrice du Fimé) prônent la culture pour tous, offrant la possibilité aux jeunes et aux moins habitués de découvrir le monde de l’Opéra. Une initiative qu’on ne peut que respecter et soutenir.

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