Le found footage : foutage de gueule ?

17/04/10 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , ,

Les idées reçues sont tenaces, mais l’Histoire est sans appel : Le projet Blair Witch, présenté en 1999 comme une œuvre horrifique unique et originale, n’est pas le premier dans son genre. Quel genre, au juste ? Le genre à balader les spectateurs en leur faisant croire que les images qui leur sont présentées sont réelles. Par ci par là, on parle de “documenteur”, mot-valise désignant un faux document présenté comme vrai. Son créateur : Orson Welles, qui en 1938, faisait peur à toute l’Amérique en annonçant en direct à la radio une invasion extraterrestre.
Ici, on s’intéressera à un sous-genre de ce sous-genre : celui de la “cassette retrouvée” (found footage). On croit à tort que Blair Witch, dans le sillon de son succès phénoménal, a fait des petits : REC, Cloverfield, Diary of the dead, Paranormal activity… Faux. Tous ces films sont les petits du pionnier du genre : Cannibal holocaust. Réhabilitation immédiate.

Cannibal Holocaust (1980)

Une équipe de reporters part dans la jungle amazonienne filmer un documentaire sur les tribus locales. Ils ne reviennent pas. Six mois plus tard, on retrouve leurs pellicules 16 mm.


Cannibal Holocaust 1979

En 1980, Cannibal holocaust fait scandale, est interdit de sortie ou classé X dans une soixantaine de pays et vaut deux semaines de procès à son auteur. Une polémique qui, a posteriori, ne fait que souligner la réussite formelle du film, auquel on reproche alors de montrer de véritables mises à mort et d’authentiques scènes de cannibalisme. Dans les tribunaux où il est traîné, le réalisateur Ruggero Deodato est donc obligé de faire témoigner ses acteurs, bien vivants. Pas de chance pour les singes, rats et autres tortues torturés et massacrés à l’écran : ces scènes sont on ne peut plus réelles, et continuent de valoir aujourd’hui au film une très sale réputation. Au-delà des simples anecdotes judiciaires, Cannibal holocaust marque une date dans l’histoire du cinéma, en s’imposant comme le premier documenteur horrifique. 30 ans après, sa force revendicatrice est intacte. Car s’il cherchait avant tout la provocation, Deodato a réalisé Cannibal holocaust dans un but bien précis : dénoncer la complaisance des mass media et leurs supercheries dans la mise en scène de certains sujets racoleurs. Dans le film, les réflexes colonialistes parfois extrêmes (meurtres, viols) des documentaristes américains à l’encontre des indigènes provoquent davantage le malaise que les séquences gores. Tout comme le comportement des responsables de la chaine ayant commandé le reportage, présentés comme des arrivistes sans âme. “Je me suis promis de faire le film le plus violent qui soit et de le jeter à la figure des spectateurs férus d’émissions malsaines dans l’espoir de calmer leurs bas instincts” explique Deodato. On fera passer le message aux fans de La ferme célébrités et du 13h de TF1.

Le projet Blair Witch (1999)

Trois étudiants en audiovisuel partent en expédition dans la forêt de Blair pour y filmer un documentaire sur une sorcière légendaire. Ils ne reviennent pas. Un an plus tard, on retrouve leur caméscope.

Attention, arnaque. S’il se révèle diablement efficace dans son art de prendre les spectateurs pour des cons (les balbutiements d’Internet aidant, beaucoup de gens ont cru que cette histoire de cassette retrouvée était vraie), Blair Witch (du binôme Daniel Myrick et Eduardo Sanchez), malgré une campagne promo axée sur la folle originalité du concept, n’a strictement rien inventé. Quand le film sort, Ruggero Deodato voit rouge : “En Italie, ce fut un choc. Des spectateurs interviewés à la sortie de la salle disaient : “Mais Deodato l’a déjà fait !” Cela m’a interpellé, et je me suis décidé à le voir. En effet, le squelette du scénario est le même. J’ai songé à faire un procès, et le coût m’a découragé. Blair Witch a rapporté 140 millions de dollars rien qu’aux États-Unis, comment puis-je combattre ?”. Personne ne peut toutefois nier que le parti pris de Myrick et Sanchez est aux antipodes de celui de Deodato, car là où Cannibal holocaust ne cachait rien, Blair Witch suggère tout. L’art du hors champ permet bien des économies aux réalisateurs, qui signent l’un des films les plus rentables de l’histoire du cinéma (60 000 dollars de budget, pour 248 640 000 de recettes…) Le film, lui, est ce qu’il est : l’actrice principale (nulle) crie beaucoup, la caméra remue dans tous les sens (on ne voit rien), un tas de branches est supposé faire peur… Une belle arnaque, on vous dit.

REC (2007)

Une journaliste et son cameraman partent en reportage, aux côtés d’une brigade de pompiers, dans un immeuble où une vieille femme se tape une violente crise de nerfs. Ils ne reviennent pas. Un peu plus tard, on retrouve leur mini DV.

En voilà un qui réussit là où Blair witch échouait : l’angoisse. Car REC fait très peur. Pourtant, on n’attend pas grand-chose du scénario, somme toute assez classique. Sorte de huis-clos malade, le film montre les habitants d’un immeuble gagnés par un mal mystérieux qui les rend extrêmement agressifs. Les non-infectés tentent de survivre. On a vu ça ailleurs, mais jamais filmé de cette manière. Totalement en caméra subjective (on entend le cameraman, mais on ne le voit pas), REC provoque une réelle immersion au cœur de l’action, jusqu’à un final terrifiant. Le tout enrobé d’une judicieuse réflexion sur la paranoïa. Plus qu’un film, une expérience, que l’on doit à un duo de cinéastes ibériques déjà connus pour leurs méfaits sur grand écran, Paco Plaza, et notre idole Jaume Balaguero. Dans la foulée, un remake américain tout pourri a suivi (Quarantine), ainsi qu’une suite (Rec², actuellement en DVD), toujours shootée par Paco et Jaume. Quant à savoir si l’effet immersif est toujours aussi efficace…

Diary of the dead (2007)

Des étudiants en audiovisuel (décidément) tournent un film de fin d’études et sont témoins de l’attaque de leur ville par des morts-vivants. Ils ne reviennent pas. Quelques minutes plus tard, on retrouve leurs rushs sur dailymotion.

On pensait avoir perdu Romero. Avec Land of the dead, dernier opus en date (2005) de sa saga des morts-vivants, le vieux George n’avait pas convaincu grand monde. Dépassé par ceux qui s’en inspirent allègrement, le réalisateur de Zombie n’avait plus d’autre choix que de se débarrasser de ses tics old school pour retrouver les faveurs du public. C’est chose faite avec Diary of the dead, qui profite ouvertement du succès des faux-vrais documentaires, mais ne se contente pas seulement de “pomper” ses prédécesseurs. Car c’est bien connu : Romero fait du cinéma quand il a les boules. Dans son collimateur cette fois-ci, Internet et son flux incessant d’images, parmi lesquelles on ne peut plus guère déceler le vrai du faux. Et ça marche : sans surenchère d’effets gores, Diary of the dead réussit le passage du cinéma romérien à la première personne, tout en amorçant une réflexion sur le pouvoir (mensonger) de l’image.

Cloverfield (2008)

Des jeunes organisent une fête, caméra au poing, en l’honneur d’un de leurs potes dans un appartement, et aperçoivent depuis la fenêtre une énorme bestiole qui tatanne la statue de la liberté. Ils ne reviennent pas. Plus tard, on retrouve leurs cartes mémoires haute définition.


Cloverfield – bande annonce VOST

Le gros budget et le méga-spectaculaire s’installent dans l’univers cheap des documenteurs : 25 millions de dollars, il fallait au moins ça pour filmer la destruction de New-York et la décapitation de la statue de la liberté (scène emblématique du film). Le tout est confié à une bande de jeunes chébrans décomplexés de la gomina, qui fêtent allègrement le départ au Japon de l’un d’entre eux. Débarque un ersatz de Godzilla, qui détruit tout sur son passage. Les jeunes s’enfuient en hurlant, mais filment tout ce qu’ils peuvent. Réalisé par Matt Reeves, Cloverfield rejoint la liste des films post-11 septembre. Il est l’un des meilleurs, tant la subjectivité, là encore, est gage de réalisme. Quitte à injecter des dollars dans la production, autant faire les choses bien. C’est donc du côté des effets spéciaux que se niche la plus grande réussite de Cloverfield, qui parvient à faire passer les images d’une ville dévastée pour un document amateur. L’emballement est moindre sitôt que les protagonistes se réfugient dans le métro, où une scène de poursuite ratée fait retomber la tension.

Paranormal activity (2009)

Une femme et son fiancé, persuadés d’être victimes d’un esprit malin, placent une caméra dans leur chambre pour voir ce qu’il s’y passe pendant qu’ils dorment. Ils n’en reviennent pas. Quelques jours plus tard, on retrouve leur disque dur externe.

On ne s’attardera pas sur ce faux-film devenu vrai-événement grâce à une cyber-médiatisation au cordeau (voir notre rubrique DVD du mois). Considéré par beaucoup comme le nouveau Blair witch, le film d’Oren Peli, sans être la purge dénoncée par une immense majorité des media, n’a pas volé une partie de sa réputation : il ne fait pas franchement peur. Seuls les kénophobes (les peureux de l’obscurité) feront dans leurs slips. Pour les autres, reste un efficace “dailymotion-made” un peu long, certes, mais moins remuant que Blair witch. Bonne nuit.

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6 commentaires

    Pikachou  | 19/04/10 à 19 h 32 min

  • Heu, dans le genre même histoire que Rec, enfin, même thème, il y a eu “Rabbid”, de Cronenberg, où les gens sont atteints parune sorte de rage, à mi-chemin entre le cannibalisme et la furie sexuelle, et où le héros cherche à s’enfuir de l’immeuble où il se trouve. Pas mal flippant…surtout la scène dans la piscine…

  • Jeanphi  | 26/04/10 à 18 h 31 min

  • “Seuls les kénophobes (les peureux de l’obscurité) feront dans leurs slips.”
    Ah bravo. Je suis pas kénophobe, moi !…

  • Sab  | 26/04/10 à 19 h 09 min

  • Tu dois être incontinent, alors

  • Jeanphi  | 26/04/10 à 20 h 11 min

  • “Seuls les kénophobes (les peureux de l’obscurité) feront dans leurs slips.”
    Ah bravo. Je suis pas kénophobe, moi !…

  • Sab  | 27/04/10 à 14 h 18 min

  • Et en plus tu radotes

  • Et  | 18/11/13 à 0 h 30 min

  • @Pikachou : Tu as confondu le film Frissons (Shivers) avec Rage (Rabid).

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