Bug : Friedkin cherche la petite bête

01/02/08 par  |  publié dans : Cinéma, DVDs | Tags : ,

Un homme, une femme, des insectes

Lorsque Peter (Michael Shannon, sidérant) débarque chez Agnès (Ashley Judd, itou), cette dernière lui ouvre sa porte, ses bras et son coeur. Car avoir quelqu’un à ses côtés, comme elle le dit, “C’est agréable. Ca change”. Doux, attentif, mais aussi quelque peu étrange, Peter dévoile un passé trouble : échappé d’un hôpital militaire où les docteurs se livraient sur lui à des expériences aux buts non dévoilés, il trouve refuge dans cette chambre de motel miteuse où Agnès et lui vont livrer bataille contre les bestioles microscopiques qui pullulent dans leur sang. Aucun doute pour Peter : l’armée a fait de lui un cobaye et lui a injecté une foultitude d’aphides, parasites qui lui bouffent la vie et le corps. Pas de doute non plus pour Agnès : ces parasites, elle en est aussi infectée. Pour leur entourage – une amie lesbienne et un ex encombrant – c’est leur cerveau qui fourmille d’idées bizarres. Paranoïa ou complot ? Les protagonistes finiront par “trancher” au terme d’une expérience aussi éprouvante pour eux que pour les spectateurs.

Après une carrière auréolée de succès dans les années 70French Connection, Police Fédérale Los Angeles, l’Exorciste, Cruising… – William Friedkin, 73 ans au compteur, démocrate révolutionnaire, anti-militariste acharné et adepte de la caméra coup de poing, livre avec Bug une parabole cauchemardesque sur l’aliénation, doublée du portrait magistral d’une femme triste et lessivée.

Réputé tyrannique dans sa direction d’acteurs (les anecdotes qui vont dans ce sens concernant les tournages de L’Exorciste et de French Connection sont légion), c’est une caméra compatissante mais sans concession qu’il braque sur Ashley Judd, dans le rôle de sa vie, celui d’une femme fragilisée par la perte de son enfant et qui se jette corps et âme dans une relation destructrice. Tour à tour inquiétante et démente, son interprétation provoque le malaise jusqu’au dernier acte : “I am the super mother of the bug !!!” hurle t-elle alors, en transe. Parole de cinéphile, on n’avait pas vu une telle performance depuis celle d’Isabelle Adjani dans Possession, et ça n’est pas peu dire.

Anarchy in the US

Réduire Bug à un huis-clos étouffant sur la déchéance psychologique de ses personnages serait une pure injustice. Car, au détour de quelques dialogues ciselés, Friedkin, qui n’a rien perdu de ses tendances de gauche, n’oublie jamais de pointer du doigt les travers d’une Amérique traumatisée par le 11 septembre : peur de l’autre, enfermement, manipulation… Chez le cinéaste, l’axe du mal passe par une chambre moite où une serveuse de troquet en pleine dérive existentielle joue avec sa vie. Lui joue avec les images qu’il met en boite, leur donnant un cachet seventies des plus judicieux, quitte à livrer quelques scènes nauséeuses, voire gores (celle de l’arrachage de dent, notamment, frôle l’insoutenable). Au gré des gros plans savamment distillés – mais jamais sur les fameux insectes, aussi invisibles à l’œil nu que les armes de destruction massive en Irak – et des recadrages agressifs, la claustrophobie s’installe, le film fascine, et le spectateur, après la dernière image, a du mal à se relever. Le cauchemar américain à échelle réduite, capable de rendre une simple pizza au fromage absolument terrifiante : il faut le voir pour le croire.

Ashley Judd et Michael Shannon ont-il une araignée au plafond?

Un DVD qui fait la fine mouche

Sortie le 15 janvier dernier, soit plus d’un an après une sortie en salle passée injustement inaperçue (malgré une projection sur la Croisette l’année dernière en section parallèle), l’édition prestige du DVD de Bug n’a de prestigieux que son effet d’annonce: making of de 12 minutes, discussion avec le réalisateur (28 minutes), bandes annonces, c’est peu pour l’un des plus grands films de l’année… Heureusement que Friedkin intervient lui-même sur les commentaires audio, levant le voile sur quelques secrets de ce long-métrage qui se doit de trôner en bonne place dans toute dvdthèque qui se respecte. Au rayon “chef d’oeuvre”.

“Depuis l’aube des temps, les hommes s’entretuent plutôt que de chercher à se comprendre. Pourquoi ? Je me suis rendu 3 mois en Irak au début des années 70. J’y ai rencontré un peuple formidable, des gens dont je me suis senti proche comme rarement. Ils étaient dignes, pacifiques et vivaient à peu près comme partout sur le reste de la planète. Et maintenant ? Nous les bombardons. Comme les nations, comme l’Irak et les Etats-Unis, les personnages de Bug vivent dans des réalités différentes, séparées, déconnectées. Des réalités qui ne communiquent pas”

William Friedkin (source: www.objectif-cinema.com)

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