Gravity : grave spectacle !

20/10/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

GRAVITY

L’un des trucs sympas dans le cinéma, outre le fait qu’il réalise régulièrement la synthèse de l’expression artistique et de l’avancée de la technique (de l’apparition du son jusqu’à la 3D…), c’est qu’il appartient à la fois aux attractions de fêtes foraines et au purgatoire des sens : il nous offre régulièrement la possibilité de vivre plusieurs vies par procuration. Qu’on pense, rien que cette année, au chouette remake de Maniac (dans la tête d’un tueur psychotique). Dans ce registre, le film d’Alfonso Cuaron (auteur entre autres des très réussis Harry Potter 3 et Les Fils de l’homme) est peut-être l’expérience la plus aboutie, la plus viscérale depuis la fameuse séquence de débarquement d’Il faut sauver le soldat Ryan. D’Omaha Beach à la station spatiale internationale, le spectacle et la mort sont facilement arrivés. Sandra Bullock, l’intello dont c’est la première sortie dans l’espace, et George Clooney, le vieux briscard à deux doigts de la retraite, vont en faire l’amère expérience après quelques minutes de ballet autour du télescope Hubble, quand une tempête de débris issue de l’explosion « contrôlée » d’un satellite russe ravage leur navette et leur équipage.

Jamais l’espace n’avait été aussi immersif. Jamais l’apesanteur, sa beauté et ses dangers n’avaient été aussi palpables, reléguant Apollo 13 de Ron Howard et consorts au rang de sympathiques antiquités. La 3D, la fameuse absence de sons dans l’espace savamment dosée, les couleurs chatoyantes (et qu’importe si dans l’espace le soleil n’est en réalité pas jaune, mais blanc), une vue à la première personne parfaitement maîtrisée, en passant par les continents parsemés de nuages, une figurine de dessin animé ou une raquette de ping-pong qui flottent dans une cabine, des déflagrations silencieuses tellement précises qu’elles semblent avoir lieu au ralenti… Tout concourt à un spectaculaire élégant et puissant, avec à son sommet un époustouflant travail de caméra, qui avance d’un pas assuré et inventif à chaque instant. Observez bien le premier accident de Bullock, et la manière dont le réalisateur nous amène petit à petit dans sa combinaison, puis à travers ses yeux. Suivez bien la façon dont le découpage privilégie les longues prises pour mieux nous égarer, et construire un suspens original. De trouvaille en trouvaille, de plan subjectif en sons coupés au bons moments, Gravity, sans jamais avoir l’air d’y toucher, enquille les tours de force et les thrills de grand huit vertigineux.

Dans l’espace, personne n’entendra ta tartine tomber du mauvais côté

Ce grand spectacle s’appuie sur un scénario tout aussi créatif, notamment sur la dangerosité quasi perverse de l’espace orbital, où la fameuse loi de Murphy qui veut que « tout ce qui peut mal tourner, va mal tourner » semble être le seul repère solidement arrimé. Chaque boulon oublié est un obus potentiel, chaque câble électrique peut être à la source d’un incendie ravageur, chaque réservoir d’oxygène est une source d’asphyxie en puissance, et les liens qui retiennent l’astronaute d’une dérive dans le grand vide peuvent aussi se transformer, quelques instants plus tard, en chaînes qui l’empêchent de s’enfuir d’un crash. Avec ce ressort narratif de génie du compte-à-rebours fatal toutes les 90 minutes : soit le temps nécessaire à la pluie de débris voyageant à une vitesse plus que mortelle pour accomplir une orbite autour de la Terre, et revenir avec toutes les chances de vous transformer en passoire. Dans l’espace, on n’est jamais que la somme de ses vulnérabilités – et personne n’entendra votre tartine tomber du mauvais côté.

Mais l’espace, c’est aussi l’un des lieux rêvés pour le cinéma de faire un peu de métaphysique. Non content de sa petite mécanique bien huilée, Gravity multiplie les zooms / dézooms thématiques et symboliques avec – là encore – une élégance et une simplicité bienvenues, même si à certains rares moments un tantinet outrancières. L’infiniment grand vs l’infiniment petit, l’intérieur rassurant (d’une navette, d’un utérus) contre l’extérieur hostile, la sophistication contre le chaos, l’humain contre la nature, l’individu contre ses émotions, Dieu contre la machine, le masculin contre le féminin… Gravity c’est aussi tout ça. Au détour d’un plan furtif sur une image de Saint-Christophe ou de Bouddha par exemple. Dans quelques larmes qui s’échappent sous forme de petites billes d’eau en apesanteur… et dans le jeu de Sandra Bullock. Elle, dans le genre actrice insubmersible, et George Clooney, sur une partition de séducteur badin qu’il connaît par cœur, sont tous deux impeccables.

Un très grand film hollywoodien.

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