Hacking Gasland

01/04/11 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : , , , ,

La propriété intellectuelle est-elle soluble dans le militantisme ? Nous avons posé la question au distributeur du film ”Gasland”.
C’est la sensation documentaire du moment. Depuis l’explosion de l’affaire des permis de gaz de schiste en début d’année, le film Gasland (2010) de Josh Fox fait le tour de France citoyen, porté comme un étendard par les collectifs écologistes et altermondialistes.

A la manière d’un Michael Moore, dans la tradition interventionniste du docu, Josh Fox s’y filme comme un plouc lambda à qui on propose un jour 100 000 $ contre l’autorisation de forer du gaz de schiste sur sa propriété. Pas vénal, ce fils de hippie cherche à comprendre. Gaz de quoi ? Pourquoi ? Pour quoi ? Le résultat de son enquête met à jour des risques environnementaux et sanitaires sans précédents. La méthode du forage par fracking ou fracturation en particulier, fait débat : il s’agit de créer des mini séismes sous terre pour libérer le gaz, et injecter des millions de litres d’eau et de produits chimiques pour le pomper sous forme liquide et l’extraire. Selon l’une des (rares) études disponibles et citée dans le film, 90% des produits utilisés (du moins, ceux qu’on a pu identifier) ont des effets cancérigènes ou endocriniens. Si les industriels affirment maîtriser les procédés, on peut en douter quand quantités de témoignages font état de nappes phréatiques contaminées, de personnes tombées malades… et d’expériences inquiétantes avec l’eau courante. Voir l’extrait ci-dessous, emblématique du film :

Une version resserrée de ce film de 107 minutes sera diffusée le 2 avril sur Canal+, avant une sortie nationale le 6 avril mais devant l’urgence, les militants ont-ils sagement attendu pour le voir ? La réponse est clairement non. Si nous avons pu assister à la réunion d’un collectif avec projection d’un extrait de 20 minutes, et qu’on s’est vu proposé pour 5 euros des cd militants contenant des extraits du film, c’est qu’il doit en être de même dans les autres collectifs en France… et à fortiori sur internet.

Du coup, impossible de ne pas sourire, touché devant l’interventionnisme du distributeur canadien de Gasland, Olivier St-Pierre qui – alors que le documentaire est déjà sorti en DVD là-bas – arpente les pages proposant le streaming du film avec ce message :

Par votre action, vous contribuez à éliminer toute chance à de futurs documents du genre de voir le jour au Québec. En diffusant illégalement le film, vous nous empêchez d’envisager de distribuer d’autres documentaires de ce genre. Distribuer un DVD, faire une pochette, créer les sous-titres, coûte de l’argent. Ce qui est en train de se passer avec Gasland, c’est que l’argent investi pour la diffusion de ce documentaire (que nous croyons pertinent) nous glisse entre les mains. Détrompez-vous, ces films ne font pas les recettes de Social Network ou de Inception, la marge est souvent très mince entre l’investissement et le revenu, c’est même parfois nul. Mais nous croyons qu’il est important de diffuser ce genre de film. Par votre action, malheureusement, nous constatons que les ventes du film ne bougent pas, alors que bien des gens ont réussi à le voir un peu partout. Ça ne peut signifier qu’une chose, c’est que le film est vu illégalement sur internet. Et si jamais un nouveau Gasland débarquait, nous y penserons à deux fois avant d’investir temps et ressources pour le diffuser, puisque nous allons certainement perdre au change.

N’y a-t-il pas malaise quelque part, quand des militants citoyens défendent leur droit au principe de précaution, droit à l’information, demandent un moratoire d’un côté, et de l’autre pillent sans y penser à deux fois, une œuvre protégée par des droits d’auteurs ? D’où cette question : la propriété intellectuelle est-elle soluble dans le militantisme ?

Nous avons posé la question au distributeur français de Gasland, Arnaud de Frémond chez Atypik Films, qui nous a répondu visiblement peu porté sur la langue de bois. Avec un constat pour le moins cocasse : ou comment défendre le cinéma en y investissant ses propres deniers, être lucide sur le métier, tout en se révélant par ailleurs d’une candeur désarçonnante sur les questions de diffusion sauvage des films. Interview en deux temps et quelques clics.

Gasland sort bientôt dans les salles, mais le film a l’air très largement diffusé sur internet…

Arnaud de Frémond : le film est sorti en DVD au Canada, et c’est cette version qui est exploitée sur internet. Je suis surtout furieux après Dailymotion. Quand j’ai vu le film apparaître sur le site j’ai de suite envoyé un mail. La vidéo a été retirée dans la seconde qui a suivi. Quinze jours après, le film réapparaissait. J’ai refait une demande, et on m’a sommé de justifier qui j’étais – ce à quoi j’ai bien voulu me plier même si je trouve ça un peu fort de café… Mais depuis, pas de réponse, et la vidéo est toujours en ligne. Et puis il y a des sites québécois et américains sur lesquels je n’ai aucun contrôle, il n’y a même pas de liens pour les contacter ! J’ai laissé un peu tomber mais oui, c’est un vrai problème. Ceci dit, sur Dailymotion, le film est disponible en sept parties, et à mesure qu’on avance, le nombre de pages vues diminue. Je me dis que les gens se lassent et ne vont pas jusqu’au bout. C’est un film où le texte est très dense, et on perd beaucoup de son impact en lisant les sous-titres. J’envisage de doubler le film en français pour la sortie DVD au mois de juin. Je me pose vraiment la question. Est-ce que cela apportera une plus-value qui incitera les gens à l’acheter ? Un film, on ne le regarde pas 36 fois. Et les devis qui me sont proposés pour le doublage d’un film qui fait parler 90 personnes tournent autour de 18 000 euros. Pour amortir ça, il faut vendre au moins 3000 DVDS.

Justement : les collectifs contre l’exploitation des gaz non conventionnels utilisent abondamment de larges portions du film pour des projections publiques. Certains vendent des DVDs avec des extraits. Et on a assisté à une projection où le film était à la fois sous-titré et doublé en français grâce à un logiciel pour non-voyants. Quel est votre sentiment sur ces initiatives qui participent au buzz du film tout en mettant en danger sa carrière commerciale ?

[surpris et troublé] : Un doublage avec un logiciel ? Je comprends mieux maintenant… j’ai reçu un coup de téléphone de quelqu’un en Espagne qui m’a demandé si je pouvais lui fournir le texte du film… ! Mais alors quoi ? Je suis le couillon du film ? Celui qui fait du mécénat et qui n’a rien à attendre ? Finalement les gens n’ont pas conscience qu’il existe des droits d’auteur, ou bien n’en ont rien à faire. C’est un manque de respect. C’est ça qui est désagréable avec les gens militants : ils sont les premiers à faire valoir leurs droits pour défendre les causes collectives. Mais les droits de chacun ça se respecte aussi. Il y a une contradiction totale. C’est dégueulasse, mais je ne peux rien faire. J’ai acheté le film, Josh Fox a des frais à se rembourser, Canal + m’a acheté les droits pour une diffusion en avril, et c’est normal que je puisse me rémunérer pour produire autre chose. J’ai dans l’idée de produire un documentaire sur ce qui va se passer autour du film et du débat sur les gaz de schiste en France. Il faudra bien le financer ! Si personne ne joue le jeu, c’est toute la chaîne qui s’effondre. Alors le buzz… je ne sais pas. Des extraits peuvent agir comme une grande bande-annonce. Et je reconnais que le film a quelques longueurs, on peut concentrer l’essentiel en 20 minutes et on a tout vu…

Nous en restons là, et continuons notre réflexion dans notre coin, avec pour tout dire beaucoup de sympathie pour ce distributeur engagé et visiblement dépossédé de son bébé. Jusqu’à tomber sur cette page.

“LaTéléLibre est très heureuse de vous proposer une version inédite de GASLAND avec l’aimable autorisation de KANIBAL Films Distribution [qui assure la distribution exécutive pour Arnaud de Frémont et Atypik Films, ndlr]. Cette version de 46 minutes a été réalisée par le Collectif Citoyen Lotois NON aux gaz de schiste afin d’être projetée partout en France lors de débats citoyens”.

Perplexe, nous rappelons Arnaud de Frémond :

Dites, on y comprend plus rien là… vous avez autorisé des versions du film sur internet ?

J’ai vu ce site aujourd’hui. C’est vrai qu’il y a eu une telle demande des associations qu’on a autorisé un montage de 46 minutes pour les débats dans les collectifs militants, jusqu’au 6 avril, date de sortie du film. Mais ça ne devait pas être sur internet. Là ça m’embête. Je sais que le collectif Lot IDF a fait passer le mot auprès des autres pour stopper les projections après le 6 par email. Alors je pense que ça ne vient pas d’eux, et puis de toute façon on aura du mal à trouver qui a mis les vidéos en ligne. Vous savez, je doute que les vidéos disparaissent de Dailymotion dès le 6 avril… après comme je vous le disais hier, la consommation sur internet n’est pas la même que celle où on suit le film dans sa globalité. Et franchement, ceux qui piratent ne sont pas les mêmes que ceux qui vont en salles. Les gens qui piratent n’achètent rien.

Le 31 mars au soir, 2 jours avant la diffusion de Gasland sur Canal, et 6 jours avant sa sortie, le film est disponible sur de nombreux sites de collectifs citoyens.

Résumons : – le film en salles fait 1h47
– des versions autorisées de 46 minutes circulent.
– un distributeur canadien tente de vendre le DVD du film.

« 20 minutes suffisent pour avoir vu l’essentiel »

Devant ces paradoxes, laissons le mot de la fin à Arnaud de Frémond.

On peut vous demander combien vous avez acheté le film ?

35000 dollars. Mais ce n’est pas tout. Le matériel spécial pour la seule projection de Deauville nous a coûté 6000 euros. Pour la sortie nationale et une diffusion numérique, il faut rajouter 6000 euros. Ca ne fait pas 1 million, mais ce ne sont pas non plus des petites sommes. On ne rentre pas dans ses frais facilement…

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1 commentaire

    Merlin  | 01/04/11 à 14 h 52 min

  • Excellente question que celle posée ici.
    J’ai moi-même naivement vu le film en streaming il y a 2 mois (source AgoravoxTV), et c’est vrai que l’on ne pense même plus à ces pbls de copyright, tout militant/convaincu que ns sommes…
    Idée : suggérer au distributeur de rajouter cette épineuse question aux débats suivant les projo.

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