[Humeur] Impressions sur La Vie (sexuelle) d’Adèle

13/11/13 par  |  publié dans : Cinéma | Tags : ,

cecile

Deux fois qu’Envrak traite de La Vie d’Adèle, d’abord ici, puis . Deux fois que je manque l’occasion de faire la critique rêvée. Holden de m’encourager : « rien n’empêche que tu publies ton propre truc ». Trois semaines après la sortie en salle – et toute l’encre qui a coulé -, ce que j’aurais encore pu vouloir publier, Serge Kaganski l’a fait. Holden d’insister « Oh, et hum, ton point de vue pourrait apporter un plus […] si tu vois ce que je veux dire ».

Mettons que 40% de mes amis facebook soient des femmes (et que 37% d’entre elles soient lesbiennes), que 20% soient issus du journalisme, 20% du milieu du cinéma et/ou de l’intermittence, et qu’un certain pourcentage m’incluant cumule deux, trois, voire quatre de ces caractéristiques. Je vois ce qu’il veut dire. Entre mai et octobre 2013, la polémique autour du film de Kechiche était ma time-line, au point de me faire culpabiliser de soutenir un film qui semblait tou(te)s nous dénigrer*. J’y ai survécu.

[Bloc-Notes] Il faut bien que je dises ce que j’en ai pensé

leaJe suis heureuse d’avoir vu La Vie d’Adèle, deux fois, et de l’avoir aimé, plutôt deux fois qu’une. Heureuse d’avoir vu le film pré et post controverse, dans des conditions par ailleurs radicalement différentes : au dernier rang d’une salle de plus de 2000 places à Cannes en mai 2013, au premier rang d’une salle de moins de 100 places à Paris en octobre 2013. Heureuse qu’aucun débat médiatique ou IRL n’ait pu gâcher mon admiration pour le travail accompli, ou ma capacité à l’argumenter**.

Les actrices sont magnifiques. Surtout Léa Seydoux, la première fois. Surtout Adèle Exarchopoulos, la seconde. Abdellatif Kéchiche est un génie qui ne connaît pas que le gros plan. Il manie aussi le plan large « respire spectateur, c’est le moment », le fixe « l’actrice s’éloigne, moi je bouge pas », la mise au point « l’arrière plan aussi est important », ou encore la perspective « j’arrive à filmer les fesses ET la bouche d’Adèle pendant qu’elle dort ». Deux fois trois heures, c’est frustrant : il manque un tas de scènes dans La vie d’Adèle (certaines y auraient eu leurs places, d’autres pas) mais trois heures, c’est parfait, tant le travail sur la durée est intéressant, cf. les nombreuses scènes miroirs évoquées par Holden, les schémas qui se répètent et murissent (où quand le balisto laisse place à la cigarette), les ellipses d’un jour à une année (tiens, le prof de français a changé). Le film regorge de clichés, et les dialogues sont souvent creux : ça ressemble à la vie. Parce que sans leurs masques, Adèle et Emma ne sont qu’actes, et qu’émerge l’amour, le vrai. Point.

Il faut bien satisfaire votre curiosité mal placée

Que reste-t-il à dire sur La Vie d’Adèle ? Kechiche versus les femmes, les intermittents, les journalistes : la série à double tranchant compte déjà trois saisons (printemps / été / automne). Elle a (rendu) passionné, fait parler du cinéma français, et de bien vastes sujets : il suffit de piocher. Il ne me reste que la question d’Holden ( [Les scènes lesbiennes] est-ce que c’est représentatif de quoi que ce soit ?), que rejette Serge Kaganski (“Qui peut se prévaloir de connaitre le mode d’emploi unique et absolu sur comment baisent les lesbiennes ou les pucelles ?”), qui revient (trop) souvent dans les conversations et qui est – à vrai dire – la première qu’on m’a posé à Cannes à la sortie du film. C’est le buzz de cette semaine – saison hiver.

Googeler ! Dans un ramassis d’aberrations, le site auféminin.com (premier résultat de recherche pour “pratiques lesbiennes”) répond: “les mains participent énormément à leur vie sexuelle […] frotter leurs sexes l’un contre l’autre […] le plaisir par la bouche est très important dans les ébats sexuels lesbiens : bouche contre bouche, cunnilingus, annulingus […] la pénétration existe bel et bien dans les pratiques lesbiennes, elle est même systématique”, (sic). Compte tenu de la volonté de Kechiche de faire apparaître la totalité de ses pratiques dans son ébat le plus débattu, il aurait pu y chercher son inspiration, à savoir pas bien loin : comme d’autres dans La Vie d’Adèle, les scènes de sexe brassent un certains nombres d’idées reçues et/ou fantasmées. Comme ailleurs dans La Vie d’Adèle, c’est entre les lignes que se nichent les vérités (ou dans les 2h50 de film autour). Tant qu’à commenter : l’énergie que le cinéaste demande à Adèle et Léa, celle déployée par Adèle et Emma, relèvent de plus d’investigation. Autant il n’y a pas de “mode d’emploi [lesbien] unique et absolu” (à quoi bon?) autant je n’ai jamais vu de lesbienne faire l’étoile de mer – bien que certaines peuvent, d’une certaine façon, faire le polochon***.

Il faut bien se rendre à l’évidence

La légitimité de Kechiche – la première attaquée – à filmer des femmes actives qui transpirent (et mangent avec les doigts), le cinéaste l’a acquise en 2007 avec La Graine et Le Mulet, et n’a pas besoin d’une universalité – par ailleurs factice – pour la garder. Adèle et Emma baisent (et pas “font l’amour”), ce qui dit beaucoup plus des personnages que de leur orientation sexuelle, et serait dérangeant si leurs sentiments ne les prenaient pas au tripes. Les scènes de sexe représentent environ 5% de la durée totale de La Vie d’Adèle, bien moins que le temps imparti à la montée du désir d’Adèle, du coup de foudre au premier baiser. Dans chacun des défauts du film, je vois le choix d’imperfection d’un cinéaste en quête de naturalisme (ou d’humanisme ?). Si La vie d’Adèle cristallise les interrogations, c’est donc peut-être ou en partie parce qu’elles rappellent qu’il y a un réalisateur (névrosé) derrière, et des spectateurs (névrosés) devant. De mon point de vue de cinéphile, que ce soit une bonne ou une mauvaise chose [ndlr : c’est une idée de dossier], je m’y suis depuis bien longtemps habituée.

le_bleu_est_une_couleur_chaudeAprès deux semaines dans le back-office d’Envrak, s’impose pourtant la nécessité de publier cet article, relégué à la corbeille suite à un débat interne sur “[faire] de La Vie d’Adèle ce qu’on ne veut pas qu’il soit, à savoir un film LGBT”. Parce qu’un mois après sa sortie (le 8 octobre), une des polémiques s’épuise mais subsiste et traverse les frontières – cf vidéo ci-dessus. On reproche encore à Kechiche de s’être emparé d’une histoire entre filles en laissant de côté les responsabilités censées incomber à sa réalisation (visibilité lesbienne, lutte contre la lesbophobie, et cie). La Vie d’Adèle aurait du être filmé différemment, par une femme, une lesbienne militante, une pâte blanche, et tant qu’à faire : être fidèle à la BD, plus introspective. Publiée en 2010, Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh n’a pas donné lieu à d’autres adaptations : les pâtes blanches du cinéma français (Céline Sciamma, Virginie Despentes, Emilie Jouvet ?) ont eu envie d’autres choses, et pourvu qu’elles continuent à être libres de choisir leurs projets. Sur Envrak, on refuse autant que les étiquettes sur les cinéastes que sur les long-métrages****, on est pour le melting pot et la qualité. Sur ces filles qui s’aiment et se prennent, le problème est que l’un manque, l’autre non. Abdellatif Kechiche a coupé l’herbe sous le pied d’une communauté, mais a signé une œuvre riche et nourrit – par la même occasion – cette envie de films romantiques plus engagés. Noyés parmi ces derniers, la Vie d’Adèle aurait fait moins parler de lui. J’aurais alors pu écrire ma critique rêvée.

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* Alors que je suis fascinée par Lars Von Trier, et c’est pire non ?
** Bien que je reconnaisse, après avoir vu le film au premier rang, qu’il soit difficile d’avoir de l’empathie pour tant de morve au nez.
*** Quant à savoir si les lesbiennes sont fétichistes de la fesse : il y en a (Adèle et Emma par exemple). Il y a aussi des lesbiennes qui “font l’amour” ET pendant leurs règles (pas Adèle et Emma).
**** Tout comme on refuse de voir un film en tant que spectateur étiqueté.

Illustration en une ©Cécile Desserle (aka l’artiste derrière Emma).

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