Ilo Ilo : Il était une fois à Singapour

07/09/13 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , , ,

Ilo Ilo

A Singapour, Jiale, jeune garçon turbulent vit avec ses parents. Les rapports familiaux sont tendus et la mère, dépassée par son fils, décide d’embaucher Teresa, une jeune Philippine. Teresa est vite confrontée à l’indomptable Jiale, et la crise financière asiatique de 1997 commence à sévir dans toute la région…

Ilo Ilo est le premier long-métrage d’Anthony Chen, mais déjà poignent en lui la sagesse et la maturité des Loach et des Leigh, héros cinématographiques de ceux que la société anglaise met sur le banc de touche. Ilo Ilo a la hargne délicate du cinéma social britannique. Du point de vue d’un spectateur occidental, en tout cas. Pas de celui d’Anthony Chen, qui plus tard, lors de notre entretien (voir ci-dessous), corrigera avec un sourire: “beaucoup de gens m’ont fait cette remarque. Mais à aucun moment, cela ne m’est venu à l’esprit. Pour moi, mon film est très asiatique, que ce soit dans les performances des acteurs ou dans les émotions, qui sont réelles“. Son cinéma, contrairement à celui des deux maîtres anglais, ne laisse aucune place à l’improvisation – la moindre virgule doit être respectée, chaque respiration est écrite – sur le tournage, Chen, de son propre aveu, veut tout contrôler. Absolument tout, y compris les acteurs, aux interprétations joliment retenues. Les raisons du réalisme saisissant qui fait la force d‘Ilo Ilo sont donc à chercher ailleurs. Dans la sobriété exemplaire de la mise en scène, économe en mouvements spectaculaires mais d’une fluidité forçant le respect dans les séquences en intérieur. Et dans les images qui respirent le vécu, dans l’absence de musique intradiégétique et dans le contexte social, une crise qui a terrassé l’économie asiatique dans les années 90, mais que Ilo Ilo ne raconte pas. C’est davantage dans ses vestiges mémoriels d’enfant que dans les livres d’économie de son pays que Chen puise le matériau avec lequel il construit son scénario. Le cinéaste ne s’y attarde pas, car cette histoire-là, il ne l’a pas vécue. Jiale a lui aussi d’autres chats à fouetter, d’autres poulets à élever, d’autres camarades de classe à tyranniser. La crise, Jiale la connaît. C’est celle qu’il traverse lorsque son père, dans un élan d’agacement, brise délibérément son précieux tamagochi. Celle qu’il affronte, vaille que vaille, au moment où Terry regagne les Philippines.

Le film s’attarde donc sur les répercussions du drame financier national au sein d’une famille comme beaucoup d’autres, entre les murs d’un appartement dont on finit par connaître le moindre recoin, comme si on était chez nous – les scènes du quotidien où chaque geste devient précieux, même le plus banal, distillent une vraie proximité. C’est à la fois un régal, et un comble : le cinéma de Singapour, singulièrement peu fécond, nous offre ici un film riche, à la beauté et à la portée universelles qui ne nous apprend rien, ou pas grand chose, sur l’histoire de ce petit pays sur lequel on aura rarement d’autres occasions d’en savoir plus. A moins que la cinématographie singapourienne, grâce à la caméra d’or remportée cette année à Cannes par Anthony Chen, ne parvienne à traverser plus facilement les frontières.

Anthony Chen : “Sur le plateau, il y avait un enfant de chaque côté de la caméra”

Anthony ChenHallucination (presque) collective. A l’issue de la projection presse de Ilo Ilo, une rencontre est prévue avec le réalisateur Anthony Chen, venu tout droit de Singapour pour présenter son film au public le soir même. Dans le hall du cinéma Le Renoir à Aix-en-Provence, il attend la presse locale sans savoir que la conférence de presse prendra la forme d’un tête à tête (personne d’autre n’a fait le déplacement – un mauvais point pour la presse locale, visiblement encore en vacances…) Le trouble s’installe pendant quelques secondes. Le réalisateur a pris place dans un coin de la salle, il nous envoie un sourire déjà complice. La première pensée qui nous traverse l’esprit : le petit garçon du film a bien grandi depuis le tournage – mais il a toujours cette lueur dans le regard qui le rend reconnaissable entre mille. Sauf que ça n’est pas lui. C’est bien Anthony Chen qui est assis là, et du haut de ses 28 ans, il en paraît dix de moins.

La rencontre commence par un mirage, mais on a presque vu juste : “Je me suis beaucoup inspiré de ma propre enfance” explique Anthony Chen, “même si j’ai évidemment dramatisé quelques scènes, et même si nous étions trois enfants à la maison, j’ai beaucoup de points communs avec Jiale : comme lui, j’ai eu une nounou venue des Philippines. Comme lui, j’ai mangé les poulets que j’avais moi-même élevés. Et comme sa famille, la mienne a été touchée par la crise financière en Asie dans les années 90. Mon père a perdu son travail à l’époque“. Son visage s’égaie lorsqu’il évoque un souvenir qu’il a choisi de mettre en images dans son film: “un soir, après un dîner au restaurant, on a retrouvé mon père complètement ivre mort dans les toilettes. Il s’était endormi. Il a fallu défoncer la porte, pour le faire sortir!” Dans Ilo Ilo, malgré les sourires qu’elle arrache, l’anecdote a quelque chose de tragique, quand on sait ce que vit, dans l’ombre, le personnage : les répercussions d’une crise financière à peine esquissée au profit de celle qui touche la famille de Jiale. Entre les murs de l’appartement qu’occupent le garçonnet et ses parents, c’est l’histoire d’une société tout entière qui se dessine. Ici à Singapour, on le comprend bien vite, les signes extérieurs d’aisance matérielle prennent la forme du personnel de maison. On n’appartient pas à la “haute”, si on n’a pas quelqu’un à ses ordres. Chez Jiale, c’est Teresa – dite Terry – qui s’introduit dans la cellule familiale déjà fragile. Teresa a vraiment existé. Quand Anthony Chen avait l’âge de Jiale, il a noué avec sa nounou une relation privilégiée : “Cela fait 16 ans qu’elle est partie. Parmi les souvenirs que je garde d’elle, il y a cet endroit, Ilo Ilo, dans les Philippines, dont elle est originaire

Ilo Ilo 2

8000 enfants auditionnés

Le contexte politique, religieux, social… tout ceci est de moindre importance comparé aux détresses enfantines de Jiale. Alors on passe à autre chose, on pose les questions d’usage. “Le jeune acteur du film, un vrai tempérament, non ?” – “J’ai mis 10 mois à le trouver ! On a auditionné 8000 petits garçons. On en a retenu 2000, puis quelques centaines. Tous les week-ends, on faisait répéter les enfants. Et puis on a fini par trouver le bon“. Koh Jia Ler, un nom qu’on retiendra peut-être. Ou pas. Un visage qu’on n’oubliera pas tout de suite, ça c’est une certitude. Le petit n’a pas les traits poupins, ni le regard vif et la silhouette gracile. “Les réalisateurs cherchent souvent des petits acteurs mignons, adorables. Moi pas. Il a quelque chose sur son visage, une fragilité qui convenait au personnage de Jiale“. Et l’aveu tombe enfin : “je cherchais MON Jean-Pierre Léaud! Les 400 Coups, de François Truffaut, est un film très important, et je cherchais un acteur qui puisse me permettre de réaliser mes 400 Coups à moi” Et en guise de coups, Chen a été comblé : “Koh Jia Ler n’est pas un acteur. C’est son seul film jusqu’à présent, il n’en avait jamais tourné avant, et il n’était pas facile à tenir ! On s’est bien bagarré tous les deux. Sur le plateau, il y avait un enfant de chaque côté de la caméra“. Mais gérer sa star n’a pas été l’épreuve la plus difficile à surmonter pour le jeune réalisateur. “Faire un film, c’est comme courir un marathon. Il faut rester concentré, ne jamais relâcher son attention, faire en sorte que rien ne nous échappe. Je ne suis pas encore sûr de savoir comment on fait. C’est très difficile“. Une humilité tout à son honneur, lui qui a reçu des mains de l’immense Agnès Varda, la caméra d’or (à l’unanimité) du dernier festival de Cannes. Une consécration qui lui ouvrira bien des portes, on l’espère.

Ilo Ilo, de Anthony Chen – dans les salles depuis le 6 septembre.

Remerciements aux cinémas “Le Mazarin” et “Le Renoir”, à Aix en Provence.

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