Interview Rémi Bezançon (Un Heureux événement)

27/09/11 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : ,

Nous avons rencontré le réalisateur du “Premier jour du reste de ta vie”, “Ma vie en l’air”, et “Un Heureux événement”. Surprise : la ressemblance physique avec Pio Marmaï est plus que frappante. Si on ajoute qu’il a co-écrit son dernier film avec sa compagne, on peut sans trop s’avancer parler de projection de l’artiste dans son oeuvre… alors Rémi, le bébé, c’est pour quand ?

Pourquoi “Un heureux évènement” ?

Rémi Bezançon : J’avais parlé à ma productrice de faire un portrait de femme avec une métamorphose, sans forcément parler de maternité. Elle m’a fait lire le livre d’Elliette Abécassis, et j’ai trouvé qu’il était pile poil dans mes envies. Avant d’acheter les droits j’ai rencontré Eliette, et ce qu’elle m’a dit m’a beaucoup plu. Elle m’a raconté qu’elle avait reçu beaucoup de lettres de femmes qui la remerciaient de son roman, qui lui disaient qu’elles se sentaient moins seules… il y avait dans cette histoire un fond que je n’ai pas vu ailleurs. Souvent, les films sur la maternité s’arrêtent au moment de la naissance du bébé, un peu comme les comédies romantiques s’arrêtent quand l’homme et la femme se mettent ensemble. Moi ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe après. Le quotidien. Comme Harry et Sally vivent ensemble, et est-ce que ça va bien se passer. Donc ici : les bouleversements entraînés par l’arrivée d’un bébé. C’est sans doute la plus belle aventure humaine, mais c’est aussi un ouragan qui tombe sur le couple… les chiffres en France sont assez parlants puisque 25% des couples se séparent dans la première année suivant l’arrivée d’un enfant. C’est hallucinant, 1 sur 4, ça fait beaucoup.

Est-ce que vous avez gardé la fin du livre ?

Non, j’ai fait une fin miroir, ouverte, où chacun mettra ce qu’il veut. Le livre est vraiment beaucoup plus noir. Le livre d’Eliette est pratiquement de l’auto-fiction, et elle a vraiment vécu un truc assez violent. Je trouvais que c’était trop sombre. Dans son livre, il n’y a pas d’espoir. J’y ai mis un peu de lumière… quand Elliette a vu le film, elle a trouvé que c’était une “trahison fidèle”. J’ai co-écrit le film avec une femme, et on est allé un peu ailleurs, on a crée notre histoire. Le bouquin est très introspectif, avec toutes les réflexions d’Eliette, qui est agrégée de philo, et il n’y a pas vraiment d’histoire. J’avais donc beaucoup de place pour adapter tout en m’apportant du fond.

Ce travail d’adaptation a-t-il mis à mal certaines idées pré-conçues que vous auriez pu avoir sur la maternité ?

Eliette m’a aidé sur un truc dans le scénario, c’est la thèse de philo. Après tout le reste, je l’ai co-écrit avec Vanessa Portal, scénariste qui est aussi ma compagne. Et on avait pas d’idées préconçues, car on n’était pas encore parents, même si on en avait très envie – c’est toujours le cas d’ailleurs. Du coup, sans expérience de la paternité et de la maternité, on y a mis du fantasme. Pour moi c’est très intéressant car c’est ça, le cinéma, la mise en scène : du fantasme.

Filmer un accouchement, c’est pas un peu compliqué ?

Si. J’avais envie de réalisme pour tout ce qui se rapportait à la maternité. Je voulais qu’on tourne avec de vrais bébés, je voulais que la prothèse du ventre de Louise soit nickel. D’ailleurs, ça lui demandait 5 heures de maquillage, ce qui la fatiguait un peu, mais on jouait ensuite avec cette fatigue, on retombe toujours sur nos pattes. Et donc, pour revenir à l’accouchement, quand j’en vois dans un film, souvent je décroche. Je trouve ça mal joué, les comédiennes en font souvent un peu trop, et c’est super rapide, boum, le bébé sort. Et là il pèse 10 kilos, il a des cheveux, il a déjà 6 mois… je voulais pas de tout ça. Louise a suivi une sage-femme pendant une semaine, elle a assisté à 10 accouchements du côté de l’obstétricien. Ca lui a permis de voir que les femmes dans ce moment là étaient dans la retenue, dans la douleur. Elle a remarqué que quand on leur pose le bébé sur le ventre, ce sont les hommes qui sont le plus émus, tandis qu’elles effectuent souvent un contrôle technique, elles regardent s’il a bien dix doigts de mains, etc. Elles ne montrent pas tout de suite leur émotion. Après moi j’ai assisté à 2 accouchements de femmes qui ont bien voulu être filmées. Et puis on a tourné dans une maternité. On a recréé un décor, et on a pu tourner avec un nouveau-né un lundi matin alors qu’il était né dans la nuit. La maman était d’accord, on l’a eu 3 minutes. C’était génial. En voyant ça Pio Marmaï était super ému, il s’est mis à pleurer… dans ces moments là c’est assez fou. Lui il n’a pas voulu se renseigner avant, il voulait que son premier accouchement soit celui qu’on filme.

“LA BELLE IMAGE, DANS LE CINÉMA FRANÇAIS C’EST UN GROS MOT”

Vous avez une image assez soignée…

Le chef op s’appelle Thierry Monod, il a fait mes court-métrages et mes deux films précédents, on se connait bien maintenant. Je sais qu’en France, la mise en scène passe un peu à la trappe. Je sais pas pourquoi. On est dans un cinéma qui est très littéraire, en tous cas dans le cinéma d’auteur. Et comme le cinéma français est très cloisonné – cinéma d’auteur d’un côté, cinéma commercial, grosses comédies de l’autre – quand on veut faire quelque chose d’esthétique d’auteur – car je considère faire du cinéma d’auteur quand même – et de comédie on trouve ça curieux. Curieux d’avoir une belle lumière, de chiader ses cadres, d’avoir une volonté de faire de la mise en scène. L’image, c’est un gros mot dans le cinéma français. On est très littéraire, on doit tenir ça de la Nouvelle Vague. Quand on voit le cinéma indépendant américain, ou des films comme American Beauty, c’est super beau visuellement. Et les films de Wes Anderson montrent qu’on peut faire du cinéma d’auteur joli. Esthétique en tous cas. Je prends beaucoup de soin à construire mon image pour ma part. Je mets trois ans pour faire un film… en même temps je suis très jaloux des réalisateurs qui mettent un an, comme Ozon, Honoré… Je sais pas comment ils font.

“BALASKO, JE LA TROUVE BELLE”

Vous avez écrit en pensant à votre casting ?

Non, je ne fais pas ça en général. Il n’y a que Pio Marmaï, que j’avais déjà dirigé dans le Premier jour du reste de ta vie, et avec qui j’avais envie de retravailler, donc assez rapidement j’ai pensé à lui dans l’écriture. Louise, après avoir rencontré plusieurs comédiennes, j’ai pensé que c’était vraiment un personnage très intéressant. Elle est vive, intelligente, elle vient pas vraiment du milieu du cinéma, puisqu’elle a fait les beaux-arts. Bon, elle vient un peu de la télé aussi. Balasko je trouve que c’est une actrice géniale, peut-être la meilleure actrice de comédie en France. Et même dans l’émotion, elle en fait jamais trop, elle est impeccable. Les producteurs m’ont pris à part et m’ont dit : “heu… Balasko, mère de Louise Bourgouin ? C’est possible ?”. Mais moi je trouve que ça marche bien. Je la trouve belle, Balasko. Dans le roman d’Abecassis, son personnage était plus mère juive, un côté que j’ai reporté sur la mère de Nicolas [le personnage de Pio Marmaï]. Et j’en ai fait une féministe, soixante-huitarde. Alors les gens me disent des fois que les personnages des deux mamans sont un peu clichés. Je sais pas, il y en a encore, moi j’en ai – les mères possessives c’est une réalité, je l’ai vécu !

Est-ce qu’il y a des scènes qui vous ont posé problème ? Est-ce qu’après 3 films on rencontre encore des difficultés avant de réaliser une scène ?

Ah bien sûr. L’accouchement m’a posé problème. Je n’ai pas arrêté de me demander comment j’allais faire. Et même les scènes d’allaitement. Ça me fait bizarre d’être finalement très réaliste dans ces scènes, très documentaire, mais je voulais vraiment qu’on aie un bébé qui tête le sein de Louise, sans trucage, sans effet numérique – ça n’aurait pas été bien je pense. Alors on a trouvé un système avec une arrivée de lait sur une prothèse camouflée sur son sein, et on a vraiment le bébé qui tête. La première tétée a été un moment complètement dingue. La couche de silicone était assez fine, Louise avait un peu mal, et surtout elle était bouleversée. Elle s’est mise à pleurer, ce qui n’était pas dans le scénario. C’était comme une vrai tétée avec ce petit être dans ses bras…

“LE PROBLÈME C’EST QU’ON EST DANS UNE SOCIÉTÉ Où LA FEMME ENCEINTE EST CONSIDÉRÉE COMME UNE VIERGE INTOUCHABLE”

 C’était mieux de prendre quelqu’un qui connaissait pas la maternité ?

Oui. Je n’aurais pas pu prendre une comédienne déjà maman. Déjà elle m’aurait gonflé en me disant “tiens, c’est comme ça que ça se passe, il faut faire comme ça”. Je voulais que ce soit des premières fois à chaque fois, que la comédienne soit un peu maladroite, ne sache pas comment faire. Louise s’y prenait très très mal, elle a été très bien.

En tous cas vous démystifiez l’image de la femme enceinte en quelque sorte immaculée…

Oui, justement je trouve ça bien de voir une femme enceinte dans un sex-shop, ou montrer une scène d’amour avec une femme enceinte. Et pourquoi pas ? En plus c’est joli. On désacralise un peu. J’ai beaucoup parlé à des femmes enceintes, des femmes qui venaient d’avoir un enfant, et y’a beaucoup de femmes qui m’ont raconté avoir eu d’énormes envies de sexe pendant leur grossesse. C’est les hormones qui chamboulent tout. Le problème c’est qu’on est dans une société où la femme enceinte, celle qui donne la vie, c’est une vierge intouchable. Tout ça c’est un peu sacré, tabou. La femme a intérêt à dire “mon bébé c’est mon bonheur, l’accouchement a été le plus beau jour de ma vie, je suis heureuse et comblée”. Alors qu’en fait une femme enceinte est parfois fatiguée, elle en a parfois ras le bol, sauf qu’elle n’a pas le droit de le dire. Le film comme le livre sont pour moi assez réalistes là-dessus. Un heureux événement n’est pas du tout noir, il ne dresse pas une image négative de la maternité, il dit juste : il faut arrêter de faire l’autruche, de se cacher. On est en 2011, on peut dire les choses. Ca fait 3 semaines qu’on montre le film, et il y a des femmes qui me disent : “Merci d’avoir montré que c’est pas facile de refaire l’amour avec son homme quand on subit une épisiotomie ça fait super mal, merci d’avoir montré qu’on est assis sur une bouée pendant 4 semaines, qu’on fait de la rééducation périnéale. Moi je l’ai même pas dit à mon mari”. C’est plein de petite choses dont j’ai eu plaisir à parler en tant qu’auteur et metteur en scène. Et puis le cinéma c’est un peu égoïste, on en fait pour résoudre des problèmes, par exemple quand j’ai fait Ma vie en l’air j’avais peur de l’avion. Maintenant j’ai plus peur…

Ça vous a donné des idées pour un prochain film ?

Non, mon prochain film est un film d’animation pour les petits, c’est un film sur une girafe !

Propos recueillis en conférence de presse le 8 septembre 2011 à Aix en Provence.
Photos © 2011 GAUMONT – MANDARIN CINEMA /PHOTO : NICOLAS SCHUL

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