Jacques Audiard : le noir lui va si bien

02/05/09 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : , , ,

Sur mes lèvres (2001) : silence, on s’aime

Carla (Emmanuelle Devos), jeune femme de 35 ans, mal dans sa peau et souffrant de surdité, est secrétaire dans une agence immobilière. Débordée par la somme de dossiers qu’elle doit traiter, elle demande à son patron d’embaucher un stagiaire pour la délester de quelques menues taches de bureau. Paul (Vincent Cassel) sort tout juste de prison et doit faire ses preuves par le travail pour faciliter sa réinsertion. Entre ces deux marginaux va naître une relation ambiguë marquée par une manipulation réciproque.

Avec Sur mes lèvres, Audiard revient au polar, mais y ajoute ce qui manquait à Regarde les hommes tomber : un personnage féminin. Toujours hyper-serrés, les cadrages ne laissent rien échapper – ni les doigts de Carla réajustant sa prothèse auditive, ni les lèvres de Paul, sur lesquelles elle lit les mots comme dans un livre. Pas entièrement sourde mais entièrement dépendante de son propre champ de vision, Carla devient le prolongement de la caméra d’Audiard. Un bonheur pour le cinéaste, qui peut ainsi exacerber son gout pour le gros plan et traquer avec délice les émotions de ses personnages, et pour le spectateur, qui participe de près aux échanges de regards entre deux êtres solitaires qui vont finir par s’allier pour dépouiller une figure locale du grand banditisme.
L’économie de dialogues permet aux acteurs de donner le meilleur d’eux-mêmes. Bien dirigé, Vincent Cassel est capable du meilleur – on l’aime chez Kounen et Kassovitz, on le conspue chez Gans. Grâce à Audiard, il livre sa plus grande performance à ce jour, face à l’impeccable Emmanuelle Devos (César de la meilleure actrice pour cette prestation). En insufflant une sensibilité inédite à ses noires images – même si Regarde les hommes tomber peut aussi être vu comme une histoire d’amour – Audiard pose les jalons de son film suivant, le plus acclamé à ce jour.

De battre mon coeur s’est arrêté (2005) : la consécration

Malgré la qualité de ses trois films et la reconnaissance critique et professionnelle qu’ils lui ont apportée, il manque encore à Jacques Audiard un véritable succès public. Le cinéaste ne cède pourtant pas aux sirènes de la facilité – les comédies populaires, très peu pour lui – et dans la même veine que Sur mes lèvres, continue à explorer les chemins artistiques qui ont sa préférence : ceux du polar. Toujours plus noir, toujours plus triste. Ce sera donc De battre mon coeur s’est arrêté, ou le quotidien d’un agent immobilier véreux secrètement passionné de musique classique. Entre deux arnaques et quelques visites chez son père (Niels Arestrup), Tom (Romain Duris) s’entraîne pour son audition de piano. Mais est rattrapé par ses activités frauduleuses.

Jacques Audiard s’adjoint à nouveau les services de l’écrivain Tonino Benacquista pour les besoins de ce remake avoué du film Mélodie pour un tueur, de James Toback (1978).
Esquissé dans Regarde les hommes tomber, le thème de la filiation, de la transmission, trouve ici un bel aboutissement. Le personnage de Tom est tiraillé entre son quotidien de malfrat – un rôle que lui a naturellement légué son père, également agent immobilier malhonnête – et son potentiel avenir de pianiste – à l’image de sa mère défunte, à qui il veut à tout prix ressembler. Là encore, le polar n’est qu’une apparence, un prétexte à Audiard et à Benacquista pour décrire en fait les relations entre un père et son fils et le passage d’un voyou désabusé à l’âge adulte par le biais du piano. Par ce contact avec la musique, Tom initie une métamorphose rendue difficile par un quotidien qui sans arrêt le rattrape, jusqu’à un bain de sang final sans lequel aucune rédemption n’est possible.

Avec De battre mon coeur s’est arrêté, Audiard transcende enfin le genre du film noir, aidé par des acteurs exceptionnels et une approche presque œdipienne de son sujet. Sans surenchère de violence et sans verser dans le mélodrame. Une réussite flamboyante, récompensée par 8 César, grâce à laquelle le cinéma d’Audiard rencontre enfin le succès au box-office.

En quatre films, et en attendant Un Prophète, qui sera présenté cette année au festival de Cannes, Jacques Audiard a bâti une filmographie parfaitement cohérente du point de vue artistique, et d’où émergent des tics d’auteur identifiables entre mille, des images d’une noirceur incomparable et des personnages porteurs d’une rare émotion. Malgré sa prédilection pour le polar, Audiard a su prouver que la comédie lui seyait aussi à merveille. Il nous reste à espérer que Un héros très discret n’était pas qu’une exception. Le cinéma français en a bien besoin.
Partie 1 : Jacques Audiard, poseur d’atmosphère.

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