Jacques Audiard, poseur d’atmosphère

02/05/09 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : , , ,

Quatre films, quatorze césar, un prix à Cannes et de nombreux autres, engrangés dans tous les festivals où il a mis les pieds : Jaques Audiard n’a plus besoin de faire ses preuves. Présenté comme un énième “fils de” en 1993 lorsqu’il annonce la mise en chantier de son premier long-métrage, Audiard, contre toute attente, provoque l’enthousiasme unanime des critiques et de la profession – gros carton aux César où il remporte le prix de la première œuvre, du meilleur espoir masculin pour Mathieu Kassovitz et du meilleur montage – avec le sublime Regarde les hommes tomber. Œuvre liminaire d’une filmographie sans tâche, ce monument de noirceur révèle un auteur à part entière. Un auteur qui déleste ses images de la moindre référence à ses prédecesseurs – les cinéastes français passés maîtres dans l’art du polar sont pourtant pléthore – pour imposer un style unique, marqué par une prédilection visible pour le gros plan et une maîtrise magnifique du champ-contre champ.

Regarde les hommes tomber (1993)… et regarde-les vieillir

Simon est un VRP fatigué. Il est en train de prendre de l’âge et a beaucoup de mal à s’y faire. Il retrouve une seconde jeunesse aux côtés de son ami Mickey, flic peu farouche qui, suite à une planque ratée, sombre dans un coma dépassé. Marx, lui, est un vieux baroudeur à la patte folle, qui parcourt la France en auto-stop et y écume les troquets pour jouer son argent. Dans son ombre, le jeune Johnny, un peu simplet et incapable de vivre seul – il préfèrerait mourir – accepte d’effectuer pour Marx quelques petits rackets. Rien de grave, en somme… jusqu’à ce que tout dérape.

Avec Regarde les hommes tomber, Audiard se fait d’emblée un prénom : acclamé à sa sortie et présenté comme un polar magistralement mis en scène, le film fascine dés les premières secondes – une voix off, des cartons explicatifs, une musique envoûtante… Et ces gros plans saisissants, qui, insérés dans des champs-contrechamps classiques, donnent aux gestes anodins et aux visages des seconds rôles une étonnante importance : un bras dans le plâtre, des insectes autour d’un réverbère… Les rares actrices du film – Bulle Ogier et Christine Pascale – n’ont pas cet honneur, comme si elles devaient rester étrangères au drame qui se noue autour de ces trois hommes qui finiront bien sûr par se rencontrer.

Face aux deux monstres de charisme que sont Jean-Louis Trintignant et Jean Yanne, on ne voit que lui. Lui, c’est Mathieu Kassovitz, et dans le rôle de Johnny, son regard triste et son sourire enfantin font des miracles. Entre Rain Man et Rémi sans famille, ersatz du Pacino de L’Epouvantail (chef d’œuvre de Jerry Schatzberg), le jeune acteur est celui sur qui les gros plans chers au cinéaste se multiplient. Pas étonnant : toute l’attention de Marx – puis plus tard celle de Simon – se focalise sur ce personnage symbolisant à lui seul la jeunesse perdue et l’innocence béate. Alors que la profession voit en lui un acteur surdoué, Kassovitz, qui vient de réaliser Métisse et prépare La Haine dans la foulée, clame à qui veut l’entendre que jouer n’est pas son métier, allant même jusqu’à refuser le César qu’on lui attribue pour sa prestation. Jacques Audiard, lui, sait qu’il tient là l’interprète idéal de son second film, et le convainc de renouveler leur collaboration. Et cette fois, assure le cinéaste, ce sera pour une comédie. Et pas des moindres.

Un héros très discret (1996) : le mensonge est un art

Regarde les hommes tomber était une libre adaptation du roman de Teri White, Triangle (également source d’inspiration du Max et Jeremy de Claire Devers). Pour son deuxième film, Audiard décide de mettre en images un autre texte, celui de Jean-François Deniau. Dans Un héros très discret, l’académicien relate les conséquences que provoquent les mensonges à répétition d’un personnage étonnant : Albert Dehousse. Dans les derniers mois de la seconde guerre mondiale, à laquelle il n’a pas participé, ce dernier décide de s’inventer de toutes pièces une autre vie que la sienne, celle d’un héros. Réussissant à duper tout son entourage, Albert s’introduit dans le milieu de la Résistance et occupe de hautes fonctions diplomatiques : suscitant l’admiration de tous, le jeune homme devra faire preuve d’habileté et de précaution pour empêcher les plus sceptiques de le percer à jour.

A posteriori, à la lumière des longs-métrages qu’il réalisera par la suite, Un héros très discret fait figure de véritable parenthèse dans la filmographie de Jacques Audiard. Par son contexte historique, d’abord, qui lui permet de traiter son sujet avec davantage de classicisme – voire d’académisme. Ce qui ne l’empêche pas de s’essayer à une forme différente de narration par rapport à celle qu’il avait choisie – la 3ème personne – dans son film précédent. Ici, Audiard décide de livrer un faux documentaire dans lequel interviennent, face caméra, les différents protagonistes. Se succèdent à l’écran les épouses d’Albert Dehousse (Sandrine Kiberlain et Anouk Grinberg), les officiers qu’il a rencontrés, ceux qui croyaient, ceux qui doutaient, ceux qui savaient… Sous cette forme, le film prend une valeur historique inattendue et balade le spectateur de bout en bout. Loin des lumières feutrées et de l’atmosphère tragique de Regarde les hommes tomber, Un héros très discret s’autorise de vrais grands moments de comédie, servis par des dialogues savoureux. Entourés des excellents Jean-Louis Trintignant et Albert Dupontel, Kassovitz endosse le rôle de Dehousse avec une belle aisance. L’acteur blasé qu’il était jusqu’alors avouera même sur le plateau de Canal + à Cannes, où le film est présenté en 1995, qu’il convoite le prix d’interprétation masculine. Si Daniel Auteuil et Pascal Duquenne remportent finalement cette distinction, le film, lui, se voit remettre le prix du meilleur scénario. Fort de cette seconde réussite, Audiard se lance dans son prochain projet, et en lieu et place d’Alain le Henry, s’octroie les services au scénario d’un maître en la matière : Tonino Benacquista. De cette collaboration va naître en 2001 sur les écrans une histoire d’amour étonnante où le réalisateur va trouver matière à sublimer la valeur de plan qu’il affectionne.

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