James Gray : le nouveau Coppola

01/08/08 par  |  publié dans : Cinéastes, Cinéma | Tags : , , ,

James Gray, 39 ans, n’aura pas attendu le nombre des années pour atteindre la reconnaissance, aussi discrète soit-elle. Lorsque Little Odessa sort sur les écrans français en 1995, on crie au génie, tout en arguant un peu vite que la carrière de ce nouveau venu – 25 ans à peine – ne fera pas long feu. Si le film est rendu possible, c’est grâce au soutien de l’acteur britannique Tim Roth, qui, outre-Manche, bénéficie d’une notoriété très honorable, et, outre-Atlantique, d’une apparition remarquée dans le récent Pulp Fiction (Quentin Tarantino). En acceptant d’endosser le rôle principal de Little Odessa, l’acteur permet à James Gray, alors intervenant en audiovisuel dans les établissements scolaires du Queens, de réaliser l’un des films les moins attendus de l’année. Le choc n’en sera que plus fort. Dépeignant un milieu encore peu abordé au cinéma – celui de la mafia russe new-yorkaise – Little Odessa dresse le portrait de Joshua, tueur à gages qui doit exécuter un contrat dans le quartier où il a grandi et duquel il a été banni par son père (Maximilian Schell) quelques années auparavant. Il y retrouve son jeune frère (Edward Furlong), adolescent surprotégé par son paternel, sa mère (Vanessa Redgrave), mourante, et son ancienne petite amie (Moira Kelly). Alors que la rumeur de son retour se répand dans le quartier, il comprend rapidement qu’il a à ses trousses le fils du chef mafieux qu’il a jadis assassiné.

Un premier film considéré aujourd’hui comme un classique du polar américain

L’ombre du Parrain

Le long-métrage surprend par sa noirceur, paradoxalement sublimée par les décors enneigés éclatants du quartier ukrainien de New-York, et par la force brute qui s’en dégage. Alors que la machine à tuer incarnée par Tim Roth met en branle toute une communauté, c’est pourtant au sein même de sa famille que le drame se joue. Fils renié par son père mais secrètement espéré par sa mère, Joshua est presque entièrement dépourvu de sentiments, et l’amour sans borne que son jeune frère éprouve pour lui semble à sens unique. Tout comme le personnage de Joshua, insensible à tout, Gray ne s’autorise aucune concession. L’image du fils banni, humiliant son père en l’obligeant à se mettre à genoux en est une parfaite et cruelle illustration, tout comme le dénouement du film, douloureux et magnifique. A l’instar des deux films suivants de James Gray, Little Odessa prend des allures de tragédie antique à la cinématographie largement empruntée aux meilleurs moments de la filmographie d’un Francis Ford Coppola. Aux extérieurs aveuglants viennent s’opposer des scènes intérieures très sombres. Les sublimes contre-jours rappellent instantanément ceux du Parrain, référence qui, quelques années plus tard, ne fera plus aucun doute, Gray se payant même le luxe d’écrire des rôles sur-mesure à James Caan et Robert Duvall (respectivement dans The Yards et La nuit nous appartient). Pour l’heure, Little Odessa subjugue les critiques par sa virtuosité – certains n’hésitent pas à parler de perfection – même si le public ne suit pas, le film pâtissant d’une très mince campagne promotionnelle.
Le lion d’argent et la coupe volpi de la meilleure actrice dans un second rôle pour Vanessa Redgrave, remportés à Venise, assurent cependant à James Gray la possibilité de préparer son second film. Prenant au mot le vieil adage selon lequel “le temps c’est de l’argent”, le cinéaste ne rendra sa copie qu’en 2000, bénéficiant d’une exposition médiatique bien plus importante puisque The Yards est sélectionné au Festival de Cannes.

Famille, je vous hais

C’est d’abord par son casting que The Yards attire l’attention. Les monstres sacrés – Ellen Burstyn, Faye Dunaway, James Caan – y côtoyant la nouvelle garde – Mark Wahlberg, Joaquin Phoenix, Charlize Theron. Leo (Mark Wahlberg), sort de prison avec pour seul objectif de trouver un travail lui permettant de rester dans le droit chemin. Il trouve un emploi chez son oncle (James Caan), et s’initie aux méthodes de l’entreprise – une société de transport dans le Queens – avec l’aide de son meilleur ami Willie (Joaquin Phoenix). Il se retrouve vite au coeur d’une situation orageuse, en découvrant que son oncle est lié à des affaires de corruption et de sabotage. Désormais gênant, il devient la cible de sa propre famille.

Une vision sombre et pessimiste de la cellule familiale

Encore une fois, c’est donc le cercle familial qui est au coeur d’une histoire magnifiquement servie par une lumière sublime et un sens de la mise en scène dont la virtuosité n’est plus à prouver, Gray alignant les cadres parfaits comme un bon petit artisan. Polar classique et sombre, The Yards ne touche pas au coeur – sans doute à cause de son esthétique trop propre – mais confirme le talent de son réalisateur et impose celui de ses interprètes… ce qui ne suffira pas à égaler la splendeur de son premier film. Peut-être conscient que le classicisme qu’il révère provoque une distanciation avec les spectateurs, James Gray, pour son troisième long-métrage va retrouver l’ambiance et le cadre de Little Odessa, signant par là-même l’un des films les plus remarquables de l’année 2007.

L’art du clair-obscur à son apogée

Comme en 2000, la Croisette cannoise plébiscite le cinéaste, qui semble cette fois-ci remporter l’adhésion avec La nuit nous appartient, où il retrouve l’univers de la mafia russe, et les deux interprètes de son film précédent, Mark Wahlberg et Joaquin Phoenix. Si Gray exécute son travail habituel sur la lumière, les effets de ralenti et les références aux tragédies grecques, ses personnages gagnent encore en profondeur et en humanité, malgré un manichéisme appuyé.

Avec son troisième film, James Gray fait enfin l’unanimité à Cannes

A la fin des années 80, en pleine expansion du trafic de drogue, la mafia russe a la mainmise sur les boites de nuit de la ville. Bobby, gérant d’un club branché, est obligé de cacher ses liens avec sa famille. Son père et son frère sont policiers. Suite à une descente de police dans son établissement, Bobby va devoir choisir son camp.
Le point de départ du film est pour le moins classique, son traitement l’est tout aussi, mais la puissance émotionnelle de son récit atteint une envergure jusqu’alors inexploitée dans les deux œuvres précédentes, envergure dont le paroxysme est atteint lors d’une oppressante scène de poursuite en voiture. Tournant du film, cette séquence inattendue chez James Gray donne un souffle nouveau à sa narration, et impose un point de vue assez surprenant qu’il serait dommage de déflorer ici, mais qui s’apparente à une véritable leçon de cinéma. Aussi sombre que les précédents opus mais beaucoup plus tendu, La nuit nous appartient ne pêche peut-être que par son dialogue final, mais reste longtemps imprimé dans les mémoires. Sans doute l’un des films américains les plus indispensables de l’année.

Prochaine étape : la comédie ?

La filmographie de James Gray force l’admiration : cinéaste appliqué qui n’hésite pas à prendre son temps pour bâtir son oeuvre, Gray est devenu, en trois longs-métrages, le chef de file du polar classique, dans la plus pure tradition du film noir, offrant à chaque fois des toiles d’une beauté époustouflante. Paradoxalement, c’est aussi ce qui rebute ses détracteurs. A l’heure où la caméra à l’épaule et les rythmes effrénés sont devenus la norme, Gray impose sa belle nonchalance. Sa trilogie new-yorkaise, marquée par un manichéisme parfois naïf et un travail soigné sur le clair-obscur, débute par un meurtre et se termine par une rédemption. La boucle est bouclée. Il n’est donc pas étonnant de voir James Gray se diriger aujourd’hui vers un tout autre genre. Annoncé pour novembre 2008, Two lovers (avec Joaquin Phoenix et Gwyneth Paltrow), serait une comédie romantique. Un univers qui avait provoqué la ruine de son maître à filmer, Francis Ford Coppola (Coup de coeur). Espérons que pour une fois, James Gray ne suivra pas son exemple.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

3 commentaires

    Camiiille  | 02/08/08 à 18 h 41 min

  • Mon frère vient de me dire “J’ai un envie d’acheter un DVD de James Gray maintenant… elle aurait pas pu attendre que j’ai d’la thune (ouais il parle comme ça mon frère, c’est chanmé) pour faire son article ?”

    moi qui voulais qu’il passe à autre chose que le Parrain… merci hein ? :)

  • Sab  | 03/08/08 à 14 h 02 min

  • Il a des goûts de ouf, ton frère. Tu peux lui conseiller de louer La Nuit nous appartient au videoclub (ouais, pas de téléchargement, hein, faut pas déconner), et si ça lui plait, de se procurer Little Odessa à un prix béton sur cdiscount. S’ils en ont encore en stock…

  • Philippe Chomand  | 05/01/12 à 19 h 10 min

  • Gray est un admirable metteur en scène qui doit trouver son scénariste pour devenir un nouveau Coppola. Il est encore (presque) jeune, mais à 39 balais, Coppola père avait déjà écrit Paris brûle-t-il ?, Patton, Gatsby le magnifique, réalisé les 2 premiers Parrains, Conversation secrète, remporté une pluie d’Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario), une palme d’Or (Conversation secrète). Et ce n’est pas faire injure à Gray que de dire qu’aucun de ses films n’arrive à la cheville de l’un des films pré-cités, car peu de films arrivent aujourd’hui à la cheville des films de Gray. Question d’époque, sans doute, de talents, certainement. Godard dit beaucoup de conneries, mais aussi ceci : “si le cinéma actuel était meilleur, je ferais de meilleurs films”. Le cinéma de Coppola est né en même temps que celui de Woody Allen, Scorsese, de Palma, Cimino et Spielberg. Entre 1974 et 1981, on a découvert Annie Hall, Manhattan, Taxi Driver, New York New York, Raging Bull, Obsession, Carrie, Phantom of the Paradise, Pulsions, Le parrain 2, Conversation secrète, Apocalypse Now, Jaws, Rencontres du 3ème type, Les aventuriers de l’arche perdue, Le canardeur, Voyage au bout de l’enfer, La porte du paradis, Barry Lyndon, Shining. J’ai du en oublier, mais tentez l’expérience : faites la liste des meilleurs films des 7 dernières années (et même des 15 dernières si vous voulez) et comparez. Ca fait mal.
    Pour en revenir à Gray, il est incontestable qu’il est l’un des rares cinéastes dotés d’une vrai patte, d’un art du rythme et de l’espace qui n’a rien à envier à Cimino ou à Scorsese : qu’il trouve un nouveau Paul Schrader, et Godard fera peut-être de meilleurs films.

Laisser un commentaire