La guerre, ce mal qui ronge Oliver Sherman

13/11/12 par  |  publié dans : Cinéma, Sorties | Tags : , ,

Parce que parfois, les distributeurs ont envie de défendre eux-mêmes les films qu’ils envoient dans nos salles, rencontre avec Marie Demart, de Kanibal Films, au sujet du bouleversant Oliver Sherman, de Ryan Redford.

Etre un distributeur indépendant, c’est savoir prendre des risques

Oliver Sherman nous hante encore, deux semaines après sa présentation en avant-première dans un festival cinématographique du sud de la France. La rencontre avec ce vétéran revenu bousillé d’entre les morts dans un pays qui ne veut plus de lui, nous a largement emballés. Celle avec Marie Demart, encore plus. Car sa démarche nous parle, elle qui s’est engagée par passion, au sein d’une société qui ne s’embarrasse pas d’arguments mercantiles pour justifier ses choix. Autant dire que chez Kanibal Films, à qui on doit l’indispensable découverte de Gasland et qui a subi les affres du téléchargement militant (difficile de condamner les nombreuses associations qui se sont passées le DVD du film sous le manteau), la prise de risque est grande : “Kanibal est une petite structure de deux salariés et demi” précise Marie Demart, “c’est difficile, cela représente beaucoup de travail, et pas mal de risques, quand on sait qu’il sort entre 15 et 20 films par semaine sur les écrans. Il faut réussir à se faire une place“. Pour autant, pas question de céder au film d’appel, celui qui répondra davantage aux exigences financières qu’aux qualités cinématographiques auxquelles Kanibal Films est attaché: “on est un distributeur engagé. On n’est pas calibré, de toute façon, pour des films commerciaux. On fait des choix atypiques, c’est vrai. Mais avant tout, on se fait plaisir, on n’a pas envie de suivre de line-up un peu rigide“.

Contre toute attente, exister à l’heure du numérique n’est pas si évident pour les distributeurs indépendants : “Les copies 35 c’était lourd, ça encombrait les cabines. Maintenant, avec les copies numériques, les exploitants peuvent prendre plus de films, et les déprogrammer aussi beaucoup plus facilement. C’est le revers de la médaille. Avec les copies 35 on avait plus de séances par jour, là on est à une ou deux. Avant, ils gardaient les copies trois semaines. Elles étaient donc plus facile à rentabiliser“. La difficulté oblige donc à être imaginatif et tenace, pour défendre les films qu’on distribue : “On essaie d’innover, avec des événementiels. Par exemple, on a organisé des démonstrations de kung-fu pour accompagner la sortie de Bangkok Renaissance”. De l’inventivité, mais aussi et surtout, de l’audace. Comme celle qui a permis au film du réalisateur iranien Jafar Panahi, Ceci n’est pas un Film, d’arriver jusqu’au festival de Cannes dans une clef USB cachée dans un gâteau… “Le film était clandestin. Et Panahi était en prison. Il fallait bien qu’on trouve un moyen!

 

Oliver Sherman : le dernier coup de coeur de Kanibal Films

Chez Kanibal, on ne vise pas le million d’entrées. D’ailleurs, Oliver Sherman, dernier né de la boîte, n’y prétend pas: “pour celui-là, on espère faire entre 15 000 et 20 000 entrées. J’aimerais vraiment qu’il trouve son public, car c’est un vrai film de cinéphile, très beau sur grand écran, avec une belle écriture, et des acteurs qui donnent tout sans en faire des caisses. Et il est court. Il dit l’essentiel, et c’est ce qui fait sa force“. Un film déparé de surlignages formels, et qui va droit au but quitte à baigner dans une atmosphère anxiogène. En 1h22 seulement, ces quelques jours dans la vie d’un vétéran de guerre de retour dans un pays où il ne trouve plus ses marques, bousculent le spectateur. Éternelle victime d’un conflit qui ne dit pas son nom (un joli parti-pris d’universalité, même si quelques indices nous font rapidement penser à la guerre du Vietnam), Oliver Sherman s’immisce dans la vie du soldat à qui il doit la vie, et menace de détruire son équilibre familial.

Devenu rat de bibliothèque, où il dévore des livres sur la guerre, et pilier de bar, où il rejoue le film de sa vie détruite au fond de chopes de bière, Sherman vit dans un à peu près permanent : un semblant d’homme vivant un semblant d’existence. Difficile, voire impossible pour lui de reproduire le schéma familial auquel se raccroche Franck, son frère d’arme, pour qui la guerre doit rester loin derrière. Machine à tuer enrayée par la souffrance vécue, Sherman n’a plus de raisons d’exister, mais il existe quand-même. Et l’anomalie qu’il personnifie ne peut que bousculer l’ordre établi, au sein d’une famille dramatiquement conformiste et d’un pays ne souffrant aucune défaite. Alors quitte à exister, Sherman ira au bout de son chemin de croix, et plus loin encore…
Non dénué d’élégance dans sa mise en scène – on est loin de Rambo malgré les indéniables similitudes du postulat de départ – le film distille une violence sourde et opère une mise à distance entre son personnage, à la fois hermétique à toute sociabilisation et perclus de profondes fêlures, et les spectateurs, sous tension permanente. Un long-métrage troublant, dans les salles françaises depuis le 7 novembre.

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